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Fêtes de Jeanne d'Arc - Cathédrale de Reims 7 juin 2015

Homélie

Cathédrale de Reims

7 juin 2015 

Fêtes de Jeanne d’Arc

Une femme du début du XVème siècle demeure un personnage illustre pour la France du XXIème siècle. C’est avec raison que, depuis sa canonisation en 1920, Jeanne est devenue une Sainte de la Patrie. Tant les autorités civiles que les autorités religieuses trouvent en elle une source de réflexion et d’inspiration.

L’itinéraire de Jeanne est très étonnant. Née vers 1412 dans une famille de paysans à Domrémy en Lorraine, elle entend à treize            ans des voix surnaturelles, saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui ordonnent de délivrer la France alors occupée en majeure partie par les Anglais, soutenus par les Bourguignons. A seize ans, Jeanne essaye de convaincre Robert de Baudricourt de lui fournir une escorte pour rejoindre le dauphin Charles à Chinon. Elle ne part qu’en 1429. Ayant reconnu le dauphin Charles, dissimulé dans l’assemblée de courtisans, Jeanne parvient à le persuader de la réalité de sa mission et à se faire confier une armée. Du 11 au 24 mars 1429, Jeanne est à Poitiers pour faire authentifier sa mission par une commission d’ecclésiastiques.

Jeanne devient un authentique chef de guerre, pourvu d’une maison militaire avec un écuyer, un intendant et un héraut chargé de porter ses messages. Elle délivre Orléans, prend Auxerre, Troyes, Châlons. Le 18 juin 1429, l’armée de Jeanne remporte la première victoire en rase campagne. Depuis le début de la Guerre de Cent Ans, les défaites de Poitiers, Crécy et Azincourt avaient couvert de honte la chevalerie française. Patay est la revanche tant attendue. Le 17 juillet 1429, Charles VII est sacré en cette Cathédrale.

Continuant les combats, Jeanne est capturée sous les remparts de Compiègne par le bourguignon Jean de Luxembourg et enfermée au château de Beaurevoir. Elle est vendue aux Anglais pour la somme de 10.000 livres tournois. En novembre 1430, elle est transférée au château du Bouvreuil à Rouen.

En janvier 1431, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, ordonne une enquête à Domrémy et Vaucouleurs. Le 13 février 1431, le tribunal est constitué. Le procès ecclésiastique dure deux mois. A la fin mars 1431, 70 articles condamnent Jeanne. Le 24 mai 1431, Pierre Cauchon oblige Jeanne à abjurer. Elle reprend l’habit féminin. Le 28 mai 1431, Jeanne reprend l’habit d’homme. Considérée comme relapse, elle est condamnée à mort. Le 30 mai 1431, elle est brûlée vive sur la place du Vieux-Marché à Rouen. Jeanne a dix-neuf ans.

En 1450, Charles VII fait procéder à une enquête qui aboutit à un procès de réhabilitation, clôturé en 1456. 

Une jeune fille qui entend des voix surnaturelles parvient à faire sacrer le roi de France, alors qu’une bonne partie du territoire est occupée par les Anglais. Une jeune fille qui est finalement vendue aux Anglais, condamnée par un tribunal ecclésiastique à être brûlée vive, et finalement réhabilitée par un autre tribunal 25 ans plus tard. Au cours de son procès, Jeanne a subi des pressions très fortes, au point qu’elle a, un moment, accepté d’abjurer. Elle s’est néanmoins rétractée. Sur le bûcher, elle n’a pas cessé d’invoquer Jésus.

Le bourreau qui avait été convoqué pour la torturer dans le donjon de Rouen rapporte ceci : Une fois dans le feu, elle cria plus de six fois : Jésus ! Et surtout en son dernier souffle, elle cria d’une voix forte : Jésus ! Au point que tous les assistants purent l’entendre ; presque tous pleuraient de pitié.

Un maçon qui avait effectué plusieurs travaux dans le château où Jeanne fut emprisonnée et jugée raconte : J’ai entendu dire que maître Jean Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre, revenant du supplice de Jeanne, affligé et gémissant, pleurait lamentablement sur ce qu’il avait vu en ce lieu et disait : nous sommes tous perdus, car c’est une bonne et sainte personne qui a été brûlée ; et qu’il pensait que son âme était entre les mains de Dieu et que, quand elle était au milieu des flammes, elle avait toujours clamé le nom du Seigneur Jésus.

Je voudrais, à partir de l’évocation de la vie de Jeanne d’Arc, proposer deux sources de réflexion pour notre temps.

La première source est une méditation du Pape Benoît XVI, prononcée à l’audience générale du mercredi 26 janvier 2011. Je cite Benoît XVI : Cette sainte française, citée à plusieurs reprises dans le Catéchisme de l’Eglise catholique, est particulièrement proche de sainte Catherine de Sienne, patronne d’Italie et de l’Europe (…). Ce sont deux jeunes femmes du peuple, laïques et consacrées dans la virginité ; deux mystiques engagées non dans le cloître, mais au milieu de la réalité la plus dramatique de l’Eglise et du monde de leur temps. Ce sont peut-être les figures les plus caractéristiques de ces femmes fortes qui, à la fin du Moyen Age, portèrent sans peur la grande lumière de l’Evangile dans les complexes événements de l’histoire (…). L’Eglise, à cette époque, vivait la crise profonde du grand schisme d’Occident, qui dura près de 40 ans. Lorsque Catherine de Sienne meurt, en 1380, il y a un Pape et un Antipape ; quand Jeanne naît en 1412, il y a un Pape et deux Antipapes. Avec ce déchirement à l’intérieur de l’Eglise, des guerres fratricides continuelles divisaient les peuples chrétiens d’Europe, la plus dramatique d’entre elles ayant été l’interminable Guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre (…).

 

Le Nom de Jésus invoqué par notre sainte jusqu’aux derniers instants de sa vie terrestre, était comme le souffle incessant de son âme, comme le battement de son cœur, le centre de toute sa vie. Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, qui avait tant fasciné le poète Charles Péguy, est cet amour total pour Jésus, et pour son prochain en Jésus et pour Jésus. Cette sainte avait compris que l’Amour embrasse toute la réalité de Dieu et de l’homme, du ciel et de la terre, de l’Eglise et du monde. Jésus est toujours à la première place dans sa vie, selon sa belle expression : Notre Seigneur premier servi. L’aimer signifie toujours obéir à sa volonté. Elle affirme avec une totale confiance et abandon : Je m’en remets à Dieu mon créateur, je l’aime de tout mon cœur. Avec le vœu de virginité, Jeanne consacre de manière exclusive toute sa personne à l’unique Amour de Jésus : c’est la promesse qu’elle a faite à Notre Seigneur de bien garder sa virginité de corps et d’âme. La virginité de l’âme en état de grâce, valeur suprême, pour elle plus précieuse que la vie : c’est un don de Dieu qui doit être reçu et conservé avec humilité et confiance. L’un des textes les plus connus du premier Procès concerne précisément cela : Interrogée si elle sait d’être en la grâce de Dieu, elle répond : Si je n’y suis, Dieu m’y veuille mettre ; et si j’y suis, Dieu m’y veuille tenir.

La seconde source d’inspiration concerne notre discernement à propos de l’avenir de notre société. Jeanne d’Arc a eu la conviction que la guerre entre les Anglais et les Français sur le territoire du Royaume de France devait cesser. Il fallait rétablir la justice, comme on disait alors, en faisant reconnaître le Dauphin Charles, déshérité par son père Charles VI, au profit des descendants de sa fille Catherine de France, donnée en mariage au roi d’Angleterre Henri V. Jeanne a mené le combat afin que le Dauphin, injustement déshérité, puisse être reconnu comme Roi de France, sous le nom de Charles VII.

Grâce à l’éducation que nous recevons à l’école, grâce aux recherches historiques et grâce à notre initiation à devenir des citoyens libres d’un Etat de droit, nous avons les clés pour interpréter le sens des événements du passé. Quand il s’agit de construire l’avenir, dans un monde en perpétuelle transformation, nous sommes parfois bien démunis.

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, des personnalités de premier plan ont voulu construire l’Europe, de telle manière que la guerre entre les peuples d’Europe soit écartée au profit de négociations pour la paix. Cette volonté de paix s’est appuyée sur des accords économiques, financiers, administratifs et politiques. Mais la construction de l’Europe rencontre aujourd’hui des questions très difficiles.

Au plan monétaire, économique, des décisions ont été prises à l’égard de pays méditerranéens. Elles aboutissent à des graves interrogations sur la justice, sur l’intérêt général de plusieurs Etats de droit.

Les situations intolérables au Moyen Orient, en Afrique, en Asie engendrent, comme dit le Pape François, une sorte de nouvelle guerre mondiale, dont nous voyons chaque jour des victimes quitter leur terre natale pour se réfugier en Europe. Les phénomènes migratoires, à grande échelle, avec leurs tragédies, leurs morts, sont le signe que, pour certains, profiter du malheur des gens est une source éhontée de revenus.

L’arrivée massive de personnes de religions différentes qui, à certains endroits d’Europe, se regroupent au point de devenir la majorité statistique en un lieu bouscule la signification profonde de ce qu’on appelait la Patrie, au moment de la première guerre mondiale. Au fond, en quoi consiste notre identité comme citoyens d’un Etat de droit, comme membres d’une Nation, comme artisans d’une société juste qui a son socle dans des valeurs communes ?

Les événements récents du mois de janvier 2015, qui ont suscité une réaction très puissante, peuvent engendrer la peur, surtout s’ils sont reliés à des situations intolérables en dehors de l’Europe.

Cependant -  je suis un citoyen belge et je risque une suggestion tout à fait libre – je suis un peu surpris par des sortes de clivages entre le privé et le public, quand il s’agit de construire la paix, travailler à l’intérêt général dans une société donnée. Je veux parler des convictions religieuses et philosophiques. Nous ne sommes plus au temps de Jeanne d’Arc. Nous n’avons pas à faire appel à des voix surnaturelles pour discerner ce qu’il faut faire pour le vivre ensemble.

Dans un entretien avec Nathalie Sarthou-Lajus, publié dans le périodique Etudes de mai 2015, Monique Castillo, professeur de philosophie à l’université Paris-Est-Créteil, et Jean-Marc Ferry, de la chaire de philosophie de l’Europe à l’université de Nantes, évoquent le malaise européen, de la crise des dettes au défi de l’intégration. Je cite Ferry : Il me semble que notre partage laïc, drastique, entre conviction religieuse privée et raison politique publique, mérite aujourd’hui réflexion. Nous avons tendance à considérer la privatisation de la conviction comme une formule, voire la formule de préservation contre les fanatismes religieux. Or on a pu reprocher à cette formule qui, fondamentalement, est aussi celle d’un certain libéralisme politique, de reposer sur l’ignorance mutuelle plutôt que sur la reconnaissance réciproque des appartenances et des convictions. La bipartition entre, d’un côté, la conviction privée religieuse, et de l’autre la raison publique politique, fut évidemment salutaire dans le contexte des guerres de religion. Mais on peut se demander si quatre ou cinq siècles plus tard, il n’y aurait pas eu un apprentissage à la tolérance, qui fait que ces mesures méritent d’être reconsidérées, avec la prudence qui se recommande. Notre raison publique devra tôt ou tard s’ouvrir à l’expression des convictions religieuses d’arrière-plan (…). La privatisation des convictions peut générer relativisme et scepticisme quant aux valeurs elles-mêmes, et dans d’autres groupes, induire une sectarisation, ferment par excellence des crises identitaires (p. 65-66).

Pour construire le vivre-ensemble, pour devenir artisans de paix, nous avons à dialoguer avec toutes les convictions, toutes les traditions.

Que sainte Jeanne d’Arc, patronne secondaire de la France avec sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face, devienne pour les chrétiens un appel à aimer le Christ, devienne pour tous une source d’inspiration dans le discernement de l’intérêt général.

+ Guy Harpigny,

Evêque de Tournai 

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    Diocèse de Tournai
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