Homélie du Ier dimanche dans l’année (Basilique Notre-Dame de Bonne-Espérance – 18 janvier 2026)

Homélie du Ier dimanche dans l’année (Basilique Notre-Dame de Bonne-Espérance – 18 janvier 2026)

La liturgie de la Parole nous plonge encore ce dimanche dans le mystère de l’Epiphanie, la manifestation du Christ comme lumière des nations, l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, celui qui baptise dans l’Esprit Saint, le Fils de Dieu.

Nous nous souvenons tous du moment où quelqu’un nous a parlé de Jésus pour la première fois, et du moment où nous avons cru ce qui nous a été dit. A partir de ces moments de grâce, nous nous sommes mis en route sur le chemin de la foi. Sur ce chemin, nous avons fait, à notre mesure, l’expérience de l’Eglise, la communauté de croyants qui se réunit, qui fait assemblée, pour célébrer le Seigneur. Nous sommes sanctifiés dans le Christ Jésus et nous sommes appelés à être saints avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre.

Sur ce chemin personnel, ce chemin ecclésial, nous devenons des disciples du Christ, qui continue à nous dire : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jean 20,21). Le Ressuscité souffle sur nous ; il nous dit : « Recevez l’Esprit Saint » (Jean 20,22). Avant de monter au ciel, le Ressuscité nous envoie encore en disant : « De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Matthieu 28,19-20).

En relisant chacun notre itinéraire de vie, notre itinéraire de foi, nous découvrons progressivement le dessein de Dieu sur l’univers, notre planète, notre maison commune, et nous apprenons jour après jour l’importance de sa volonté, rappelée régulièrement tout au long de l’Ecriture : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Luc 10,27). Nous croyons que l’amour vient de Dieu. C’est lui qui nous a aimés le premier. Nous savons aussi que si nous disons que nous aimons Dieu et que nous haïssons notre frère, nous sommes des menteurs. « En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas (…). Celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère » (1 Jean 4,20-21).

Mon itinéraire commence dans ma famille à Luttre, entre Charleroi et Nivelles. Nous sommes très unis. Nos parents ont tout fait pour que nous fassions des études jusqu’au-delà de l’école secondaire.

Mes parents ont accepté que je me présente à l’évêque de Tournai pour être ordonné prêtre diocésain. Les années de séminaire furent assez chahutées. Déjà en 1966, les responsables de la formation des prêtres cherchaient leur chemin. Après l’ordination à Charleroi en 1973, en raison d’un séjour comme compagnon bâtisseur en Algérie en 1970, j’ai poursuivi ma formation en théologie et en islamologie à Louvain, Paris et Le Caire, en Egypte, tout en étant le week-end et les vacances à Marchienne-au-Pont. Après le service militaire comme candidat officier de réserve, aumônier à la caserne Saint-Jean à Tournai, je suis appelé comme professeur au Séminaire de Tournai, et, plus tard, directeur de l’Office diocésain de l’enseignement religieux à Charleroi. Durant cette période, je présidais l’eucharistie dominicale dans l’unité pastorale du Val d’Haine et à Pont-de-Loup.

En 1997, Mgr Huard me demande de devenir doyen de Mons-Borinage. Ce fut le plus grand changement dans ma vie. Professeur, formateur aussi bien de futurs prêtres, de diacres et de fidèles laïcs engagés dans un ou plusieurs secteurs de la pastorale, me voilà dans la pastorale territoriale, un autre monde. J’ai accepté en faisant confiance à ceux qui estimaient que je pourrais exercer cette fonction. Je remercie tous ceux qui, à Mons et dans le Borinage, m’ont soutenu dans ma mission.

Six ans plus tard, le nonce Rauber m’annonce que la portion de la vigne sera plus grande ; le pape Jean-Paul II me nomme évêque de Tournai. J’ai accepté en faisant confiance à ceux qui estimaient que je pourrais exercer ce ministère. Il allait de soi que je mettais mes pas sur le chemin tracé par mes prédécesseurs et par les collaborateurs immédiats de Mgr Huard. Tout le monde vivait encore selon les années préparatoires au grand rassemblement de Bonne-Espérance, tenu en septembre 1997.

Je ne vais pas faire un bilan des 22 années que j’ai parcourues comme évêque de Tournai. Je m’en tiens à quelques aspects.

Premier aspect. Le Ressuscité demande aux apôtres de faire de toutes les nations des disciples (Matthieu 28,19). Selon cette demande du Christ, je n’ai pas cessé de dire que l’évêque et ses coopérateurs que sont les prêtres et les diacres ne sont pas les aumôniers des catholiques, mais qu’ils sont envoyés à tous les êtres humains, ici en l’occurrence à toute la population de la province de Hainaut. Le témoignage du Christ suppose la participation à tout ce qui fait la vie concrète des habitants du Hainaut. D’où un intérêt positif envers la société dans laquelle nous sommes immergés, avec ses moments de joie et ses épreuves.

Deuxième aspect. Je suis venu pour que les hommes aient la vie, la vie en abondance (Jean 10,10). Quelle est la mission de l’Eglise ?

C’est une institution, certes, qui varie selon les lois de la sociologie, de l’inscription dans le paysage institutionnel en Belgique, en Région Wallonne, en Fédération Wallonie-Bruxelles, dans les entités communales. Un grand merci à tous ceux qui gèrent les finances, les projets, les budgets des asbl, dont celle de l’évêché de Tournai. Merci à toutes les personnes engagées dans les fabriques d’église, les asbl liées à l’évêché de Tournai, liées aux paroisses, ainsi qu’au bureau administratif du Séminaire de Tournai. Un salut particulier à ceux qui travaillent au palais épiscopal, à la maison de Mesvin, au séminaire, aux tribunaux ecclésiastiques et à la Cathédrale,

Le monde de l’enseignement, le monde de la formation, le monde de la communication sont dignes d’admiration. Les mentalités changent, les budgets sont surveillés. Les personnes compétentes ne manquent pas, mais elles sont insuffisamment reconnues. Le monde de la santé s’est fameusement diversifié. Merci à tous ceux qui s’y investissent.

Mais, au plan de la foi, l’Eglise est aussi un sacrement. Le synode diocésain de 2011-2013, avec les synodes sur les jeunes et sur la famille, ont insisté sur le fait que nous devions chercher en quoi nous étions signe du dessein de Dieu en ce monde, signe du Royaume. En reprenant le début de la constitution dogmatique sur l’Eglise du concile œcuménique Vatican II, « l’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité du genre humain ». L’union intime avec Dieu suppose que, dans la foi, nous croyons que Dieu s’adresse au cœur de tout être humain. L’unité de tout le genre humain suppose, que dans la foi, les liens sociaux, techniques, culturels sont comme fortifiés par le fait que tous, nous sommes appelés à devenir enfants de Dieu aussi par les sacrements. Dans le témoignage de l’Eglise, nous cherchons à vivre en communion avec nos frères aînés dans la foi, le monde juif, et avec nos frères orthodoxes, anglicans, luthériens, réformés et évangéliques.

Troisième aspect. L’Agneau de Dieu enlève le péché du monde (Jean 1,29). Ce péché a pris, sans que je m’y attende, un visage concret. Nous savions tous que, par l’affaire Dutroux, la société belge avait réagi par un sursaut plein de dignité en manifestant publiquement son indignation. J’ignorais, avant de devenir évêque, que des membres de l’Eglise abusaient de mineurs. C’est surtout en 2010 qu’un ouragan s’est abattu sur l’Eglise en Belgique. Des victimes ont osé publiquement parler de leur souffrance. Avec le Parlement fédéral, l’Eglise catholique a pris des dispositions. En 2023, ces dispositions ont été volontairement oubliées. Un chemin différent est maintenant tracé pour répondre davantage aux demandes des victimes et accompagner ceux qui ont failli.

Quatrième aspect. Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre (Isaïe 49,6). L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a conféré l’onction, pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres (Luc 4,18). Depuis des siècles, la terre du Hainaut est marquée par des mouvements de peuples, de nations très diverses. Au XXème siècle, des familles entières sont venues des rives de la Méditerranée. Si pendant tout un temps, ces familles étaient de tradition catholique, d’autres familles de tradition musulmane se sont manifestées. En même temps, en raison des conflits en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient et dans l’ancienne Union Soviétique, des familles ou des personnes seules, y compris des mineurs, des enfants, ont rejoint, en traversant quantité d’épreuves, le sol du Hainaut.

La mission de l’Eglise est de discerner ce que l’Esprit Saint fait voir en pareille situation. Plusieurs pistes sont possibles. Collaborer avec les institutions de l’Etat dans l’accueil des réfugiés, exilés et apatrides ; soutenir les associations compétentes en ce domaine ; et, pour les familles catholiques, accueillir largement afin d’éviter les ghettos. Indépendamment de la volonté de l’évêque de Tournai, des prêtres venant d’Afrique et d’Ukraine sont venus, les uns pour faire des études en Belgique, les autres pour accompagner des communautés existantes. Beaucoup de ces prêtres ont aussi reçu une mission pastorale. Je les remercie pour leur générosité et pour la manière dont ils ont accepté de coopérer avec l’évêque du lieu et ses collaborateurs immédiats. Je n’oublie pas, dans cet ensemble de nations, les membres des grandes religions comme l’islam, le bouddhisme et l’hindouisme. Depuis quelques décennies, les études insistent beaucoup sur le fait que nous vivons dans un monde sécularisé. Il ne suffit pas de le constater. Le Seigneur nous invite toujours à faire de toutes les nations des disciples.

En même temps, la situation économique, les différentes guerres commerciales, les décisions budgétaires en de multiples domaines entraînent, depuis des années, la paupérisation accélérée de beaucoup de personnes, de familles, d’associations en charge de la solidarité. Je remercie tous ceux qui, au nom de l’Evangile, au nom des droits humains, proposent des projets économiques nouveaux et viennent en aide aux pauvres, aux abandonnés, aux personnes qui n’ont pas de domicile, aux enfants qui ne sont pas intégrés dans un cadre scolaire. Une pensée toute particulière pour les personnes qui, en raison de mauvais choix, se trouvent en prison. Pour les personnes qui, malades, sont soignées dans des institutions psychiatriques.

Cinquième aspect. La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux (Matthieu 9,37). Plusieurs découvertes ont été faites depuis les décennies qui ont précédé la célébration du concile Vatican II. Les évêques de Tournai ont encouragé l’action catholique afin d’accompagner les fidèles laïcs à devenir le levain dans la pâte. Les fidèles laïcs ont été appelés à accompagner des enfants et des jeunes sur le chemin de l’initiation chrétienne, la catéchèse en vue des sacrements de la confirmation et de l’eucharistie. Les évêques de Belgique ont promu la restauration du diaconat permanent. Assez rapidement, des fidèles laïcs ont été appelés pour exercer des missions pastorales. De manière encore plus institutionnelle, les cours de religion catholique dans les écoles sont professés presque exclusivement par des fidèles laïcs. Dans le même mouvement, on constate qu’il n’y a presque pas de personnes qui se proposent pour devenir prêtres. Il nous reste encore à bien discerner ce que le Seigneur nous fait voir dans ces évolutions. Le jour de mon ordination épiscopale, j’ai lancé un appel pour devenir diacre permanent. Je remercie ceux qui ont répondu à cet appel. Le pape François a lancé une réforme pour une Eglise encore plus synodale, et il a pris des décisions à propos de ministères pour fidèles laïcs hommes et femmes. Le Seigneur nous donne l’Esprit Saint pour discerner, en Eglise, ce qui sera à mettre en œuvre.

Sixième aspect. Je vous exhorte à vous offrir vous-mêmes en sacrifice, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel (Romains 12,1). L’apôtre Paul, dans la lettre aux Romains, s’adresse à tous les baptisés. Avec le temps, selon les charismes distribués par l’Esprit de Dieu, la vie consacrée a pris de multiples formes. Vatican II a rétabli l’ordre des vierges consacrées. Beaucoup de communautés dites nouvelles ont vu le jour. Nous nous réjouissons du fait que beaucoup insistent sur la dimension missionnaire de l’Eglise. C’est un bon signe. Ces communautés ne risquent pas de devenir des sectes. Elles se laissent interpeller par ce qui se passe dans la société. Les besoins sont immenses.

Septième aspect. Etre un liturge de Jésus-Christ, consacré au ministère de l’Evangile de Dieu, afin que les païens deviennent une offrande qui, sanctifiée par l’Esprit Saint, soit agréable à Dieu (Romains 15,16). Dès les années 1990, des adultes du Hainaut ont demandé le baptême. Avec le temps, ils sont devenus nombreux. Certains ont pensé que c’était du rattrapage par rapport à la règle qui propose de baptiser les nouveau-nés dès que possible. D’autres ont pensé que c’étaient des étrangers qui n’avaient pas eu le temps de terminer le catéchuménat dans leur pays d’origine. Aujourd’hui, nous savons tous que c’est autre chose. Des adolescents, des adultes, jeunes et même âgés, découvrent la foi chrétienne, oui, mais surtout quelqu’un, le Christ. Le Rituel de 1997 est un guide sûr pour les accompagner. Comme Rituel, il insiste beaucoup sur les aspects de la célébration. Pourquoi ? Parce qu’une célébration se vit en assemblée, dans un climat de prière, et pas seulement de manière intellectuelle ; il y a des gestes comme l’immersion qui parlent d’eux-mêmes. Il reste des questions pastorales. Que deviennent les néophytes ? Sont-ils invités à participer à l’assemblée eucharistique du dimanche ? Reçoivent-ils des conseils pour exercer leur témoignage dans la société actuelle ? Tout cela est bien vrai. En même temps, ces personnes sont pour nous tous un signe vivant de l’appel que le Christ adresse aujourd’hui pour devenir ses disciples.

Tout au long de ma vie, j’ai aimé la liturgie. Beaucoup de catéchumènes racontent que c’est au cours d’une liturgie que le choc intérieur s’est produit. Une liturgie s’adresse à Dieu, le Père ; elle nous fait entrer dans la vie trinitaire ; elle est toujours pascale, le passage de la mort à la vie, de ce monde au Père, en étant incorporé au Christ et sanctifié par l’Esprit Saint. C’est là, dans la liturgie, que la Parole de Dieu retentit d’une manière profonde. C’est là qu’ensemble nous nous reconnaissons comme frères et sœurs, que nous intercédons pour toute l’humanité. C’est dans la liturgie que nous découvrons que nous sommes appelés pour être envoyés au milieu des nations. C’est aussi dans la maison de la prière que nous fortifions notre foi et notre mission. C’est encore au cours de pèlerinages que nous apprenons à prier ensemble, et à prendre soin les uns des autres. Combien de jeunes n’ont-ils pas connu dans les lieux de pèlerinage une sorte d’éblouissement devant la manière dont les personnes porteuses de handicap ou fragilisées par la maladie trouvaient auprès de la Vierge Marie une force extraordinaire pour traverser l’épreuve.

Dans une Eglise particulière, un diocèse, l’évêque a son siège, la cathèdre, dans une cathédrale, un lieu qui traverse les âges. Un lieu vivant grâce à la liturgie du dimanche et à la liturgie quotidienne. Je remercie les prêtres, les membres du chapitre cathédral, et les fidèles laïcs qui veillent à la liturgie à la Cathédrale. C’est aussi un lieu patrimonial, avec tant d’autres lieux de culte dans la province de Hainaut. Un merci à tous ceux qui veillent sur le patrimoine religieux, en particulier ici à Bonne-Espérance. La Cathédrale est encore un lieu touristique qui attire des personnes du monde entier. J’espère que les différentes institutions chargées du patrimoine, de la restauration de la Cathédrale, pourront réaliser leurs projets.

Je remercie mes collaborateurs immédiats qui, en 22 ans, ont exercé leur mission avec beaucoup de sérieux et avec le souci de correspondre à ce que, ensemble, nous avions discerné. Je pense en particulier aux membres du conseil épiscopal, des conseils presbytéraux successifs et du groupe des doyens. Je remercie toutes les personnes qui ont reçu l’ordination, ou une mission pastorale pour la manière dont elles l’exercent. Je remercie les personnes engagées dans la vie consacrée pour leur témoignage et leur prière. Et, surtout, je remercie les fidèles laïcs du Christ pour ce qu’ils sont, dans le peuple de Dieu, pour faire connaître le Christ à toutes les nations.

Sur notre chemin de foi, nous avons comme modèle la Vierge Marie. Elle a fait confiance tout au long de sa vie. Elle méditait dans son cœur les événements dont elle était le témoin. Elle intercède pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort. N’hésitons pas à la prier, et à la prendre chez nous comme l’a fait le disciple bienaimé.

Je souhaite à Mgr Frédéric Rossignol un épiscopat durant lequel il verra, chaque jour, que le Seigneur fait des merveilles.  

+ Guy Harpigny,
Evêque émérite de Tournai.

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