L’inattendu et la gratuité

L’inattendu et la gratuité

Message prononcé lors de la journée diocésaine de formation et d’échange autour de l’accompagnement vers le mariage, le samedi 7 février 2026.    

Nous vivons dans des sociétés où il nous faut être à la hauteur et planifier notre vie. Le monde nous y pousse ; les gagnants sont ceux qui anticipent. La fable de La Fontaine dont nous nous souvenons le plus facilement, est celle de la cigale et de la fourmi. Le modèle libéral qui façonne de plus en plus notre société, insiste sur le rôle de la volonté, moteur de la prospérité. Le produit est identifiable, les coûts, les bénéfices et les pertes également. Sans toujours nous en rendre compte, nous négocions un peu sur tout : sur les attentes professionnelles sûrement, sur les relations de couple, parfois même avec les enfants… Même la paternité et la maternité sont souvent considérés à l’aune de la planification. Qu’est-ce que cela nous apportera ? Que devra-t-on sacrifier pour cet enfant ? Est-ce que cela en vaut la peine ? Est-ce le bon moment ? Que pouvons-nous encore faire avant d’avoir des enfants ? Comment notre vie de couple, nos finances, notre vie professionnelle, notre carrière, les relations avec nos amis seront-ils impactés lorsque la grossesse viendra ou que l’enfant verra le jour ?

Dans la foi aussi, nous pouvons être tentés de nous positionner de la même manière. Qu’est-ce que la foi m’apporte ? Aller à la messe en vaut-il le sacrifice ? Où puis-je aller pour que j’en retire quelque chose ? Lorsque le coût-bénéfice n’est pas positif, nous estimons que le jeu n’en vaut pas la chandelle… Nous n’investissons plus dans la foi ! (comme si la foi était un bien, un capital…)

Le problème est que la foi et la vie en général ne peuvent pas se mesurer continuellement à l’aune du coût-bénéfice. Deux éléments s’opposent à cette logique mercantile : l’inattendu et la gratuité.

L’inattendu : Réfléchissons un instant sur ce qui nous est arrivé d’inattendu ces derniers jours/semaines ou mois. Qu’est-ce qui m’a surpris ? Qu’est-ce que je n’avais pas prévu ? Etait-ce d’ailleurs une bonne ou une mauvaise surprise ? Sans doute avons-nous dû faire face à de bonnes et de mauvaises surprises, mais peut-être la mauvaise ou la bonne surprise a pris le dessus sur le reste. Comment apprivoisons-nous cet inattendu ? Est-ce que nous avons réagi à chaud ou avons-nous laissé décanter les choses ? Si l’inattendu était une bonne nouvelle, en avons-nous pris d’emblée la mesure ? Etions-nous incrédules ou excessivement enthousiastes ? La joie de la bonne nouvelle a-t-elle perduré ? S’est-elle intensifiée ou est-elle retombée ? Si c’était une mauvaise nouvelle, ai-je aussi pu l’accueillir ? Par quelles étapes suis-passé ? La stupeur ? Le déni ? La colère ? Le désespoir ? La résilience ? Peut-être un peu tout cela à la fois…

Dans la Bible, l’inattendu est un élément essentiel pour accueillir la volonté de Dieu, qui doit progressivement prendre le pas sur le désir humain de gérer sa vie à sa manière, en décidant ce qu’il y a lieu de faire. A partir du moment où s’établit une relation, il y a nécessairement une perte de contrôle. Si nous vivons sur deux planètes différentes, nous pouvons avoir des agendas bien séparés, être autonomes. Mais si nos planètes se rejoignent, alors l’autre change ma vision des choses. Rien ne sera plus comme avant. Tous les hommes de Dieu dans la Bible ou en dehors de la Bible, ont vécu cette expérience. Sarah, la femme d’Abraham, par exemple, doit accueillir l’inattendu dans sa vie. Elle était stérile (en fait personne ne sait si le problème venait d’elle ou d’Abraham, ils n’étaient, parait-il, pas allés chez un spécialiste). Résignée, elle avait d’ailleurs planifié (le mot est lâché) que son mari irait vers sa servante Agar pour qu’elle lui donne un fils, Ismael. Mais elle ne s’attendait pas à en devenir jalouse. Elle pensait être immune, indifférente à cet enfant qu’elle voyait grandir sous sa tente. La fécondité d’Agar, son ventre qui se gonflait, ses seins qui prenaient des formes, et puis surtout l’excitation de tout le clan devant la grande nouvelle, Agar est enceinte !, tout cela l’avait graduellement mise mal à l’aise, l’avait profondément chagrinée. 1er inattendu ! Second inattendu, l’Ange annonce à Abraham qu’il va avoir un fils de Sarah, et Sarah qui s’est cachée derrière la tenture, se met à rire ! L’homme de Dieu l’interpelle sur ce rire incrédule. Tu as ri ? Non, je n’ai pas ri ! Si, tu as ri ! Elle ne peut pas s’imaginer devenir mère alors qu’elle est désormais trop vieille. Les conditions (ces fameuses conditions !) ne sont pas remplies…  Il lui faudra du temps pour accueillir cet enfant et pour accepter aussi celui de sa servante. Abraham lui aussi, devra accepter le processus contraire : celui qu’il chérit tant, celui qu’il idolâtre en réalité, son fils Isaac, n’est à vrai dire pas sa propriété. Dieu voit qu’Abraham ne vit plus que par son fils, aussi lui demande-t-il de le sacrifier. L’inattendu de la parenté, de la paternité et de la maternité, c’est qu’il nous faut sans cesse mourir aux attentes que l’on a vis-à-vis de ses enfants. Et c’est dur ! Mais l’enfant n’est pas un clone de ses parents ! Il doit faire son propre chemin, à son propre rythme, en prenant parfois des décisions qui ne correspondent pas aux attentes de ses parents.

Derrière l’inattendu se cache une attitude profondément spirituelle : celle de l’apprentissage de la gratuité. La gratuité, c’est être là pour l’autre, sans exiger rien en retour. C’est vrai dans une relation de couple, dans toute relation d’ailleurs, et certainement lorsqu’on devient parent. C’est vrai aussi pour ceux qui n’ont pas pu ou voulu avoir d’enfants. Être le célibataire ou le couple sans enfant peut être un tremplin, parfois douloureux d’ailleurs, vers une plus grande gratuité. Les gens, en effet, se projettent facilement sur leurs enfants. Ils sont naturellement le sujet de leurs conversations, les enfants et les petits-enfants plus tard, déterminent les agendas de leurs géniteurs. « Je ne peux pas venir ce week-end chez vous, Julien à un tournoi de basket et pauline revient de camp scout… » Les parents, naturellement, se reconnaissent dans ce que font leurs enfants, même si l’inattendu remet bien des projets en question, comme nous l’avons dit. Mais celui qui n’a pas d’enfants peut trouver en lui une fécondité qui est parfois encore plus gratuite. Il ne fait pas les choses pour recevoir un calin le soir. Il vient à la rencontre des familles, en sachant qu’il devra bientôt se retirer sur la pointe des pieds. Il est un héros anonyme. Mais ce qu’il sème, tôt ou tard, recueillera l’admiration de ceux qui en auront bénéficié. Nous connaissons tous de ces oncles, tantes, amis, qui se rendent disponibles pour toutes sortes d’engagements, et notamment un des plus précieux, celui d’être une écoute attentive de nos problèmes et difficultés. La gratuité se vit à bien des niveaux. Elle est profondément ancrée dans une vie de parents. Les mercis ne viendront que bien plus tard et parfois jamais, mais tout ce qu’on aura fait pour ses enfants, ils s’en souviendront un jour ou l’autre et surtout ils auront pris exemple sur la générosité de leurs parents. Les couples sans enfants ou les célibataires, auront eux dû trouver une générosité plus en dehors des sentiers battus, que ce soit dans les familles de leurs proches, dans le social, l’artistique, le religieux, le politique, mais la gratuité devra rester leur boussole, au risque d’entrer dans un donnant-donnant où ils se retrouveront nécessairement perdant. Mes chers amis, n’ayons pas peur ni de l’inattendu, ni de devoir donner gratuitement, Dieu en a fait bien plus pour nous que nous ne pouvons l’imaginer et nous ne cessons pas de surprendre Dieu : Il est le premier à s’adapter en allant sur les chemins non balisés de notre vie.

+ Frédéric Rossignol
7 février 2026

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