Abus dans l’Église: supplique pour une transformation intérieure
Au cours d’une conférence organisée à Mons à l’occasion du Carême, Sr Véronique Margron, religieuse dominicaine, a abordé avec humanité et sans concessions le douloureux thème des abus commis au sein de l’Église.
Véronique Margron est née en 1957 à Dakar, au Sénégal. Revenue toute jeune en France avec sa famille, elle a poursuivi des études de psychologie avant de passer le concours de la protection judiciaire de la jeunesse en 1981. Elle travaille alors pendant plusieurs années comme éducatrice auprès de jeunes délinquants. Convertie au catholicisme, elle rejoint l’ordre des Dominicains à la fin des années 80. Elle étudie la théologie à Paris. Élue prieure provinciale de sa congrégation en 2014, elle devient deux ans plus tard présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France. Au cours des neuf années de sa présidence, elle collabore activement avec la CIASE (la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, qui a débouché sur la publication en 2021 du «rapport Sauvé»).
Le jeudi 20 mars dernier, Sr Véronique Margron était invitée à prendre part à l’une des conférences de Carême organisées dans l’unité pastorale de Mons. Touchée par un deuil personnel, c’est finalement par écran interposé qu’elle assurera son intervention devant la petite centaine de personnes rassemblées dans la chapelle du Collège Saint-Stanislas. La religieuse française avait repris le titre du livre de Patrick Goujon, un prêtre jésuite lui-même victime d’abus dans sa jeunesse, en guise d’intitulé de son exposé: «Prière de ne pas abuser».
«Je vous crois»
Pendant 40 ans, Patrick Goujon a été enfermé dans le déni. Jusqu’à ce qu’un jour la mémoire lui revienne, brusquement. «Les abus tuent, ils détruisent à petit feu.» Le prêtre blessé dit pouvoir vivre avec ses cicatrices, mais pas reconstruire ce qui a été détruit. «Ce qui me frappe dans les années de traumatisme des victimes, c’est un immense malheur, dans lequel il a fallu plonger pour la CIASE», explique l’oratrice. «Cinq ans après [le rapport Sauvé], il faut continuer à dire aux personnes ‘Je vous crois’, reconnaître que l’Église n’a pas été à la hauteur.»
«Prière de ne pas abuser»: pour Sr Véronique Margron, le premier terme de cette demande a toute son importance. Elle évoque une véritable supplication faite à l’Église pour qu’elle se transforme. «Il faut toujours une réelle détermination pour que les institutions, l’Église, les congrégations religieuses, se transforment du dedans, pour qu’une place soit donnée à des contre-pouvoirs, pour ne plus être dans ‘l’entre-soi’. Il faut implorer pour tout cela. Implorer son Église de continuer à se transformer, pas uniquement de prendre des mesures.»
De la nécessité d’être bouleversé
L’ancienne présidente de la Corref l’avoue, une question continue de la hanter: comment tous ces crimes ont-ils été possibles dans «cette maison-là», dans cette institution qui veut pourtant transmettre une Bonne Nouvelle? C’est ici au côté systémique des abus et au silence de l’Église qu’elle s’attaque: «On ne peut pas se permettre de dire qu’il y a du mal partout. Il y a parfois eu de nombreuses victimes pour un seul prédateur, il n’est pas possible que personne n’ait su.»
Sr Véronique Margron insiste, il faut prendre soin des victimes, faire en sorte que plus jamais un abus ne soit couvert, décider que nous avons des comptes à rendre, espérer que notre supplication active dérange et que ce dérangement mène à l’action. «Il ne suffit pas d’avoir conscience que ces crimes sont des crimes et pas juste de ‘petits égarements’. Nous devons être affectés, bouleversés par la douleur d’autrui.»
Trahisons multiples
Quand elle parle d’abus, la conférencière est loin de parler uniquement d’abus sexuels. «Abuser, c’est faire un mauvais usage, détourner un usage. Et l’Église a abusé pour minimiser, pour cacher.» Sr Véronique Margron évoque ainsi une litanie d’abus.
L’abus de confiance, un «viol de l’âme». Faire confiance à une personne détentrice d’une forme d’autorité est une attitude naturelle chez l’être humain, la vie chrétienne repose sur la confiance mutuelle. Et il est particulièrement difficile de refaire confiance quand on a été trahi. L’abus de conscience, une mécanique perverse par laquelle peu à peu l’agresseur prend la place de la conscience de la victime, comme un piège qui la dépossèderait de sa propre volonté. «Le prédateur vide l’autre de sa substance, lui fait croire qu’il a consenti à quelque chose alors qu’il n’a consenti à rien.»
Les abus d’autorité et de pouvoir. Une autorité qui devient illégitime quand elle n’est plus au service de la liberté des autres, qu’elle les rend esclaves plutôt qu’acteurs de leur propre existence. Un pouvoir qui ne peut être juste que s’il est assorti de limites, de garde-fous. On constate aussi des abus de la foi (une forme de manipulation du sacré et des sacrements au profit du crime), des abus de langage («Il faut nommer les choses, s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge; parler de ‘gestes inappropriés’ est un abus de langage.») Et puis il y a l’abus du secret. Il y a certes de bons secrets, mais les secrets qu’on impose tuent.
Refuser l’impunité
«Il n’y a rien de plus intime que le sanctuaire de la conscience, il faut respecter cette intimité, ne pas y semer la confusion, ne pas entrer par effraction dans l’intime, et dans l’intime de la rencontre avec Dieu. Tous ces abus participent de cette même violence faite à la dignité.»
L’oratrice termine avec l’abus sexuel. Pour elle, les choses sont sans équivoque: il ne peut y avoir de sexualité avec un enfant ou un adulte envers qui on porte une responsabilité, c’est cette asymétrie qui crée l’interdit, que l’abus passe par la violence physique ou par la séduction. «Ce n’est jamais légitime. L’utilisation perverse de l’asymétrie est au cœur-même de l’abus.»
Pour Sr Véronique Margron, chacun de nous se trouve devant une alternative exigeante: soit nous décidons de voir, d’entendre; soit, en laissant faire, nous sommes dans une forme de consentement meurtrier. «Souvent, quelqu’un savait. C’est cela qui crée l’impunité. Il faut toujours dire ce que l’on voit, et voir ce que l’on a sous les yeux. Nous devons accepter cette obligation morale, cette responsabilité qui nous lie à tout être humain.»
Agnès MICHEL




















