Homélie du Jeudi Saint (2 avril 2026 – Cathédrale de Tournai)

Homélie du Jeudi Saint

2 avril 2026 – Cathédrale de Tournai

Chers frères et sœurs,

Chaque année, le Jeudi Saint, l’Église nous propose comme première lecture un passage du livre de l’Exode sur la sortie d’Égypte du peuple hébreu qui se met en route vers la Terre Promise. Le peuple a été en exil en Égypte pendant 400 ans, depuis qu’il s’y est installé suite à la famine en Israël et l’accueil par Joseph vendu par ses frères qui devient par la grâce de Dieu le bras droit de Pharaon. Le peuple ayant crû en nombre et gagné en puissance, il a suscité la jalousie des autochtones et finalement la persécution. Nous le voyons, l’histoire se répète, les peuples ont du mal à vivre en paix les uns avec les autres. Ce qui est au cœur des lectures d’ajourd’hui, c’est la question de la liberté, l’aspiration légitime et fondamentale qui habite le cœur de l’homme. Nous cherchons tous à être libres, convaincus que cette liberté est source de bonheur. L’expérience du peuple hébreux est éclairante à plus d’un titre. Tout d’abord, nous voyons que la liberté du peuple peut s’affaiblir et disparaitre avec le temps. Le peuple est progressivement l’objet de persécutions de la part de Pharaon. Il est astreint à des travaux de plus en plus pénibles et finalement, comble de l’horreur, les enfants mâles sont exterminés. L’avenir semble bien sombre, l’horizon est bouché. Dans nos vies aussi, le mal peut s’installer de manière insidieuse, jusqu’à ce que nous nous sentions totalement prisonniers de choix progressifs mais erronés.

Le peuple se tourne alors vers Dieu pour lui crier son désarroi mais la liberté ne sera accordée qu’au terme d’un long processus où Pharaon, assailli par les dix plaies d’Egypte, n’aura d’autre choix que de laisser le peuple hébreu sortir d’Égypte. Commencent alors 40 ans d’errance dans le désert, 40 ans d’épreuves en milieu hostile qui parfois fait regretter au peuple sa condition d’antan comme esclave en Égypte. La liberté s’acquiert progressivement et vivre libre n’est pas toujours facile ! C’est un combat que de dire adieu aux idoles d’autrefois qui avaient leur attrait ! Il y a forcément une sobriété qui doit s’installer. Le désert est une excellente école de dépouillement et de confiance dans la Providence. C’est un véritable miracle que d’arriver à le traverser comme peuple, à survivre dans cet environnement glacial la nuit et étouffant le jour. Mais c’est précisément le lieu où le peuple hébreu se découvre comme peuple. Notre vocation, c’est d’être sauvé comme peuple ! 

Pour garder sa liberté une fois arrivé en Terre Promise, le peuple doit faire mémoire de ce qui lui est arrivé ! Faire mémoire lui permet d’exprimer sa reconnaissance pour ce que Dieu a fait pour lui, et aussi de continuer à croire en la Providence. Dieu a libéré son peuple, Dieu a guidé son peuple, il continuera de le faire à l’avenir ! Faire mémoire renforce aussi la cohésion du peuple. Nous sommes un peuple de croyants, nous avons vécu quelque chose de fort ensemble et nous continuons à tous nous identifier à ce peuple de nos Pères.

Mais la liberté ne prend tout son sens qu’en Jésus Christ. Il est par excellence l’Homme libre ! Exempt de tout péché, il nous montre à la fois les exigences d’une vie d’homme libre et le bonheur d’être libre. La liberté de Jésus réside dans le service et le don de soi. Ce sont deux valeurs qu’il nous faut expérimenter et dont il faut témoigner dans notre monde d’aujourd’hui. Il semble d’ailleurs que dans une société de plus en plus déchristianisée, que le bénévolat soit en crise. Et pourtant, celui qui est en tenue de service, tout en étant conscient de la responsabilité qui l’incombe, découvre en même temps la joie de servir.

Jésus lave les pieds de ses disciples, c’est une tâche ingrate que l’on n’osait même pas demander aux serviteurs, mais quel bonheur que d’avoir des pieds propres ! J’ai vécu pendant des années en pays tropical, toujours en sandales, et je connais bien le plaisir de se laver les pieds ! Il faut de l’abnégation pour servir, mais quelle joie quand on voit le bonheur que cela crée autour de nous ! Chez le Christ, le service des frères et sœurs est inséparable de sa compassion pour eux. Elle débouche in fine sur le don de sa propre personne. « Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne ! » La liberté ultime, c’est de ne plus rien posséder, pas même sa propre vie. Cette liberté prend alors un horizon eschatologique. Les joies et les peines du jour ne sont plus qu’un pâle reflet de ce qu’attend le croyant dans l’Au-delà. L’au-delà devient alors promesse : dans son testament à ses disciples en Jean 16, Jésus dit : « Vous êtes maintenant dans la douleur, mais je vous verrai de nouveau : alors votre cœur sera rempli de joie, et cette joie, personne ne pourra vous l’enlever. » « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père » disait encore Jésus dans l’Évangile de Jean. Donner sa vie, c’est la joie ultime du Christ, parce qu’il sait qu’il donnera beaucoup de fruits. Comme disait Sœur Emmanuelle, il y a deux manières d’être martyr, l’un est de donner sa vie lors d’une persécution soudaine, l’autre est de donner sa vie goutte à goutte dans le quotidien. En ce jour de la dernière Cène, nous portons tout spécialement dans notre prière nos prêtres. Nous prions pour qu’ils gagnent chaque jour en liberté.

Comme disait le père Christian de Chergé au frère Christophe qui avait peur du martyr, « ta vie, tu l’as déjà donnée, qu’as-tu à craindre de l’avenir ? »  Nos prêtres ne sont pas les seuls à donner leur vie, leur sacrifice n’est pas plus grand que celui des autres chrétiens, il est seulement différent. Ils sont appelés à la sainteté de vie, donc à la cohérence, à une véritable harmonie entre ce qu’ils annoncent et ce qu’ils vivent. Ils ont à vivre leur vocation avec joie. Cela n’est pas évident ; il leur faut de la patience dans les épreuves et de la persévérance pour pouvoir les traverser. Mais les prêtres trouvent aussi de la consolation lorsqu’ils sont les témoins de la foi et de la charité de leurs frères et sœurs en Christ, lorsqu’ils se sentent soutenus par la prière, la leur et celle de leurs frères et sœurs, ils ont aussi besoin de soutien fraternel, d’encouragement, de bienveillance. Ils sont invités à croire qu’eux aussi sont en pèlerinage vers la Terre Promise, comme chacun d’entre nous, et que tout ce qu’ils vivent aujourd’hui de beau et de difficile trouvera son accomplissement dans la vie éternelle.

Frères et sœurs, prions pour que le Seigneur nous envoie de nombreux et saints pasteurs dont notre Église a besoin. Amen !

Votre frère et pasteur,
+ Frédéric Rossignol

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