Des jeunes «citoyens-reporters»
Le parcours des premiers témoins de la journée est pour le moins atypique. L’un est Belge et a fait des études d’ingénieur, l’autre est Allemand et avocat de formation. Tous deux se sont sentis, à un moment de leur vie, à l’étroit et pas vraiment à leur place dans leur carrière professionnelle. Alors ils n’ont pas hésité à oser, à se réinventer, à sortir des sentiers tous tracés. André Bossuroy et Roman Kroke se rencontrent à Berlin. Et ce sera le début d’une belle collaboration, à laquelle vont se joindre un caméraman et un musicien. André parcourt le monde, en emmenant des jeunes qui se muent en «citoyens reporters».
Il va à Auschwitz, à la rencontre d’Etty Hillesum, une femme curieuse que rien n’arrête, pleine de questions. D’elle ne restent que quelques carnets, son journal intime. Roman va réaliser des illustrations pour ce documentaire. 15 ans plus tard, André réalisera un film à Hebron, en Cisjordanie, un lieu qui condense les tensions entre Israéliens et Palestiniens. Il y fait entrer l’art comme un acte de résistance. Aujourd’hui, l’asbl MEDIEL qu’ils animent ensemble continue à développer des projets éducatifs qui allient l’art et les médias pour parler de mémoire, de développement durable, de citoyenneté ou encore de spiritualité.
Roman, fantasque, chapeau melon sur la tête, évoque ce qui le passionne : l’art de tisser sa vie, de la construire, comme une araignée tisse sa toile. Il aime les voix crues qui rappellent que l’art est à la portée de tous. Il n’incite pas forcément à créer quelque chose de beau mais à oser, apprendre, accumuler des expériences.
Un levier d’expression
Dans de nombreuses écoles aussi, on croit à la puissance et au rôle de l’art. Des profs de l’école Sainte-Thérèse de Manage sont venues présenter avec fierté leur projet «Lumi Naissance», initiative portée par les cours de religion et d’arts plastiques. À Sainte-Thérèse, on veut donner du sens, porter attention à chaque élève et notamment aux plus fragiles. Autour de la création de vitraux, l’art s’est imposé comme un réel levier d’expression, de développement personnel, de confiance et de réussite collective.
Deux classes de 5e et 6e techniques se sont rassemblées pour faire émerger des idées, ont rencontré le vitrailliste Alexandre Mayeur et son épouse pour découvrir ce qu’est le verre, apprendre à maîtriser les gestes, les outils et les termes techniques. Une grande solidarité est née entre les jeunes artistes et, mieux encore, certains ont poursuivi l’apprentissage de cette discipline au-delà du projet.
La directrice de l’école Saint-François de Sales, à Leuze, vient elle dresser avec enthousiasme un portrait de la petite structure d’enseignement spécialisé dont elle a la charge. «Nous avons une centaine d’élèves. Souvent, ils ont perdu confiance en eux, ils sont abîmés par la vie. Notre école souhaite leur montrer qu’ils ont du potentiel!» Grâce à une équipe qui croit en eux, qui les accompagne dans leurs maladresses et leurs colères. «Nous sommes des démineurs… Nous leur offrons une écoute attentive et bienveillante.» Cette équipe, elle s’est mobilisée avec les élèves pour réaliser une petite capsule vidéo exposant la philosophie de l’école. La devise de la directrice? «1, 2, 3: on y croit et on y va!»
Et le décrochage scolaire?
Aviva Depauw est pédopsychiatre. Dans son approche thérapeutique, elle fait intervenir le jeu et la créativité auprès des patients et des familles. Elle travaille notamment avec la dimension ludique et artistique des jeunes patients pour les rescolariser. Peut-on réarrimer des élèves en décrochage par l’art? Mais qu’est-ce que le décrochage scolaire? Selon les points de vue, les définitions diffèrent. Problème de société, problème familial,… La pandémie de Covid 19 et le monde anxiogène dans lequel on vit ont-ils accru le décrochage des ados?
Ce qui est sûr, c’est que les chiffres du décrochage explosent et traduisent l’ampleur du mal-être des jeunes. Pour beaucoup, l’école ne fait plus sens. Le Dr Depauw pense que si la société évolue, le regard porté sur les ados et sur l’école aussi. Pour elle, on doit sortir de postulats culpabilisants, essayer de comprendre, mettre les choses en perspective, mettre du sens sur ces comportements. «L’enseignement est un métier du lien, il est fondamentalement inscrit dans la relation à l’autre. (…) La multiplication des technologies de communication entraîne un besoin d’adaptation car cela modifie les relations à l’autre, les modes de transmission.»
L’art n’est pas un luxe!
Surprenant, la notion de «phobie scolaire» date de 1941. Selon les époques et les théoriciens, elle est associée à l’angoisse de la séparation, à une détresse émotionnelle, à de l’anxiété sociale, à de l’anxiété de performance, aussi. Inquiétant, selon une étude menée en France, elle concernerait environ un élève par classe. Et l’art, là-dedans? «L’art pourrait être un moyen d’aider les ados à mettre du sens sur leur histoire, et c’est particulièrement vrai pour les enfants isolés, en retrait.»
Pour conclure témoignages et échanges, Cécile Piette, directrice du Service diocésain de l’Enseignement Secondaire et Supérieur (le SeDESS), martèle: «Dans un contexte politique où les budgets alloués à la culture sont de plus en plus restreints, il est essentiel de rappeler que l’art n’est pas un luxe, mais une nécessité pour former des citoyens conscients, responsables, engagés, ouverts à l’autre et à la différence.»
Agnès MICHEL