Les acteurs pastoraux et l’interdit de l’idolâtrie

Les acteurs pastoraux et l’interdit de l’idolâtrie

La formation permanente des acteurs pastoraux du diocèse de Tournai est l’occasion pour eux d’approfondir chaque année leurs connaissances autour d’un thème spécifique. En 2026, l’interdit biblique de l’idolâtrie était au centre de ces deux journées bien remplies.

Prêtres, diacres, animateurs pastoraux, membres EAP… Ils étaient plus de cent cinquante à rejoindre l’auditoire 2 des FUCAM (Mons) pour cette formation qui s’annonçait très intense en contenu.

« Tu n’auras pas d’autre dieux que moi ». Actualité et enjeu de l’interdit biblique de l’idolâtrie. Tel en était le titre complet. Le mardi 21 avril 2026, les intervenants de la première journée se sont trouvés devant un auditoire très curieux d’en savoir plus sur la question et de découvrir comment le sujet serait traité. Et il n’a pas été déçu !

Jean-Yves Nollet, du service Formation, a ainsi introduit le sujet : « Placé en tête des interdits du Décalogue, l’interdit de l’idolâtrie est le premier interdit que Dieu donne à son peuple qu’il vient de faire sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude, pour éviter qu’il ne retourne en Égypte, pour empêcher qu’il n’aille se remettre de lui-même en situation d’esclavage. »

L’idolâtrie à travers la Torah

La matinée était axée vers l’exégèse, avec les interventions d’André Wénin et d’Anne-Marie Pelletier. Docteur en sciences bibliques de l’Institut Biblique de Rome, professeur émérite d’exégèse de l’Ancien Testament de la Faculté de Théologie de l’UCLouvain, André Wénin est spécialiste de l’exégèse narrative. Il a plongé ses auditeurs dans le Décalogue et la Torah, à la recherche des mentions de l’interdit de l’idolâtrie et de ses origines mais aussi de son antidote.

Il a ainsi commencé son exposé en mettant en parallèle le texte de l’Exode (Ex 20) et le Deutéronome (Dt 5). Il en est notamment ressorti que l’interdit de l’idolâtrie est double : l’adoration d’autres dieux est tout autant à bannir que la représentation figée de Dieu, par exemple au travers de statues.

Dès la Genèse, lorsque le serpent tente Ève, l’idolâtrie est présente. En lisant attentivement les textes, le lecteur peut découvrir que le serpent se présente comme un autre dieu. Mais il est aussi la voix de la convoitise et une représentation du premier interdit biblique. C’est là l’objectif de la Loi : prémunir contre les ravages de la convoitise.

Le second interdit est présent dans le livre de l’Exode, lors de l’épisode du Veau d’or. Moïse absent, car parti sur le Sinaï, et Dieu invisible, le manque se crée au sein du peuple d’Israël. Celui-ci crée donc une idole pour échapper à l’angoisse qui découle de ce manque.

« Ce qui est en jeu avec l’interdit d’idolâtrie, c’est le devenir de la relation d’alliance inaugurée par le Seigneur. La loi, ou la limite, le Sabbat notamment, a pour but de protéger de la mort de la relation, d’empêcher l’homme d’être esclave de lui-même, et d’enfermer Dieu dans une image unilatérale et absolutisée », a ainsi résumé Jean-Yves Nollet.

Dans la littérature prophétique

Les participants ont poursuivi leur voyage dans l’Ancien Testament avec Anne-Marie Pelletier. Linguiste, agrégée de lettres modernes, licenciée en théologie et docteur en sciences des religions, elle est spécialiste de l’herméneutique biblique (étude des principes d’interprétation de la Bible). Lors de son exposé, elle s’est intéressée particulièrement aux prophètes et au Livre de la Sagesse.

La littérature prophétique remonte au temps de l’Exil à Babylone du peuple Hébreu. En cette période d’hégémonie de Babylone, Israël a fait face au paganisme de ce peuple qui l’a vaincu. Le problème est donc tant politique que spirituel. Aux railleries de leurs vainqueurs et à la provocation du paganisme ont répondu des textes satiriques. Ces textes mettent en avant la sottise des idolâtres et le fait que, contrairement au Dieu d’Israël, les idoles ne répondent pas.  

Les mots employés dans le texte original sont révélateurs : « Il y a une série de mots pour désigner les idoles, qui ont comme caractéristique d’insister sur le fait que ces idoles, ces images, sont de fabrication humaine. Donc, l’idole, c’est du religieux, c’est du divin qui est le produit de l’activité humaine. Donc, qui est induit de l’imaginaire humain du divin et qui est relié à une gestion humaine du divin qui consiste finalement à mettre le divin à la disposition de l’homme », explique ainsi Mme Pelletier.

Dans les chapitres 13 à 15 du Livre de la Sagesse de Salomon, ces charges contre les idoles sont reprises, mais dans un autre contexte. Cette critique de l’idolâtrie « dénonce une forme de transcendance qui pervertit le rapport de l’homme à Dieu, qui pervertit Dieu lui-même en faisant un divin lié à disposition, et qui pervertit l’homme en l’aliénant à lui-même, qui fait que les idolâtres se mettent à ressembler aux idoles qu’ils font », a résumé Jean-Yves Nollet.

Dans le champ de l’économie

Après l’étude des textes de la matinée, l’après-midi a été consacrée à des thématiques plus actuelles : l’idolâtrie dans le champ de l’économie et dans le champ ecclésial. Le premier champ a été parcouru par Étienne Raemdonck, qui travaille dans le secteur financier depuis quelques décennies mais qui est aussi administrateur de l’association des Œuvres paroissiales Sainte-Croix à Bruxelles.

Le modèle d’économie libérale, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), l’argent, la digitalisation du monde, l’uberisation du monde, le progrès… Autant de concepts qui ont été abordés avec, à chaque fois, la mise en avant de leur intérêt – à savoir le service de son prochain –, mais aussi de leurs limites : asservissement de l’autre, perte du côté humain.

Ainsi, l’intervenant a expliqué comment l’économie libérale et la CECA a permis à l’Europe de se construire sur la paix. « Avec les intérêts mais sans la crainte », a-t-il précisé, faisant ainsi allusion aux « deux leviers de la puissance ». 

Lorsque ces modèles sont instrumentalisés, manipulés, c’est souvent pour mettre notre orgueil en avant, « ce qui est complètement contraire à ce que je comprends de l’Évangile », a-t-il conclu.

Idolâtrie et abus

La dernière intervenante de la journée fut « bousculante ». Christine Pedotti, essayiste, éditrice, journaliste, directrice de Témoignage chrétien, a abordé avec gravité la question de l’idolâtrie dans le champ ecclésial et plus particulièrement dans le contexte des abus dans l’Église. Une question qu’elle connaît très bien, puisqu’elle a participé à la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), à la base du fameux « rapport Sauvé ».

Pour parler de ce sujet sensible, elle a abordé le point de vue des victimes mais aussi celui de la communauté et celui de la hiérarchie. Elle a expliqué comment il était difficile pour les victimes de dénoncer les abus d’un prêtre, car, de leurs bouches mêmes, « le curé, c’est comme si c’était Dieu ».  De la même façon, la représentation que la communauté se fait du prêtre, homme à part, élu et sacrifié à la fois, peut rendre aveugle à la culpabilité du prêtre.

Du côté du clergé, cette vision du prêtre peut être aussi tronquée. Des textes, pourtant récents comme Lumen Gentium, peuvent donner l’impression à ces prêtres qu’ils sont « élus » et « à part ». Quant aux supérieurs hiérarchiques, la protection promise par les évêques aux prêtres lors de leur ordination peut mener, dans le cas des abus, à des actions que la justice et la morale réprouvent.

Mme Pedotti voit cependant des remèdes à cette idolâtrie : « Accepter que nous soyons face à un Dieu qui se dérobe, un Dieu qui s’absente, un Dieu sur lequel nous ne puissions pas mettre la main (…) Accepter que notre horizon, c’est à la fois la faiblesse et l’espérance. (…) Un peu ou beaucoup de démocratie, de l’équilibre des pouvoirs. Tout pouvoir sans contre-pouvoir devient fou. »

À la fin de cette première journée, une chose était certaine : les exposés n’ont laissé personne indifférent et ont donné à tous les auditeurs matière à réflexion. 

Marie Lebailly

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