Religieuses, religieux, sommes-nous des servantes et des serviteurs inutiles ?
Le 10 juin 2026, Mgr Rossignol participait à une rencontre de la Conférence des religieux et religieuses de Belgique (COREB) à Champion (Namur). Voici le texte de son intervention.
L’expression « religieux, religieuses, nous ne sommes que des serviteurs inutiles » est une interpellation pour la vie consacrée et le ministère chrétien, fondée sur l’Évangile selon saint Luc (Lc 17, 10).
Luc 17, 7-10. En ce temps-là, Jésus disait : « Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Viens vite prendre place à table” ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : “Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour” ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : “Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir” »
- Sens de « Inutile » (Achreios en grec) : Le terme ne signifie pas « paresseux » ou « sans valeur », mais plutôt « non-nécessaire » ou « qui n’a pas besoin de reconnaissance ». Il indique que le serviteur ne peut rien réclamer à son maître une fois son devoir accompli.
Cette parabole est évidemment contraire à nos aspirations naturelles. Nous avons tous besoin de reconnaissance et psychologiquement, nous grandissons, nous nous affermissons grâce à la reconnaissance de notre entourage. Il suffit de nous souvenir de notre enfance où nous disions à notre maman ou notre papa : « Maman, maman, regarde ! » ou lorsque nous avions rendu un service ou offert un cadeau, nous attendions un sourire, une reconnaissance en retour. La non-reconnaissance se dit d’ailleurs « ingratitude », et être ingrat, c’est un terrible défaut !
Alors comment justifier cette parabole ? Elle me fait penser à l’interpellation de Pierre à Jésus, en Mt 19, 27-30 : Pierre, prenant alors la parole, lui dit: Voici, nous avons tout quitté, et nous t’avons suivi; qu’en sera-t-il pour nous? Jésus leur répondit: Je vous le dis en vérité, quand le Fils de l’homme, au renouvellement de toutes choses, sera assis sur le trône de sa gloire, vous qui m’avez suivi, vous serez de même assis sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d’Israël. Et quiconque aura quitté, à cause de mon nom, ses frères, ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, ou ses maisons, recevra le centuple, et héritera la vie éternelle. Plusieurs des premiers seront les derniers, et plusieurs des derniers seront les premiers.
La question de Pierre est pertinente. Elle est comme un cri, auquel le Seigneur et nous-mêmes dans nos communautés, ne pouvons pas rester indifférents. Pierre est conscient de tous les sacrifices qu’il a fait pour suivre le Christ. Il se prend peut-être d’ailleurs parfois à se dire : « Ai-je été bien raisonnable de quitter ce à quoi j’étais attaché et familiarisé ? » Être attaché n’est d’ailleurs pas négatif en soi. Celui qui a été généreux dans le passé et a construit quelque chose de valable, a parfois du mal à s’en détacher. C’est souvent vrai dans nos communautés religieuses lorsque nous devons quitter une communauté et un lieu de vie et de travail pour aller ailleurs. Le deuxième élément qui motive Pierre à s’interroger sur ce qu’il a laissé derrière lui tient au fait que Pierre était familiarisé avec son passé, qui n’était peut-être pas passionnant tous les jours, mais qui avait l’avantage d’être concret et présentait une relative sécurité (« relative » parce que le métier de pêcheur est soumis aux aléas de la pêche…).
Jésus répond à l’interpellation de Pierre par une promesse, une promesse qui est liée à un détachement et à une utopie. On ne peut pas recevoir au centuple si on n’a pas quitté de fait ce qui n’est plus de l’ordre de l’aujourd’hui. A l’heure des réseaux sociaux, et je ne vous apprends rien, il est possible de vivre dans le passé de relations qui viennent compromettre la mission qui est la nôtre aujourd’hui. Discerner entre les relations du passé que nous devons abandonner et celles que nous voulons maintenir encore aujourd’hui est un discernement difficile… Les amitiés ont de la valeur et sont des lieux de vie et elles impliquent d’entretenir le lien. Mais la chasteté nous impose sans cesse de nous demander : « Est-ce que j’entretiens cette relation par pur plaisir ? Est-ce que l’autre grandit en liberté ? Est-ce que moi aussi je grandis en liberté ? Et surtout, ces relations du passé ne m’empêchent-elles pas d’accueillir de nouveaux frères, sœurs, père, mère, enfants au présent et au centuple ? » En outre, le Seigneur nous rappelle que c’est la vie éternelle qui est en jeu ! L’éternité est l’horizon de nos relations. Notre vie ne saurait être désincarnée et nous ne sommes jamais invités à une piété qui nous séparerait du monde, mais notre manière d’être au monde se vit constamment dans cette dynamique de la présence/absence, mort et résurrection. En tant que religieux, nous avons choisi une forme de renoncement à l’intimité avec les gens. Nous choisissons une forme de solitude qui est exprimée dans le dernier verset du passage de Mathieu: « Plusieurs des premiers seront les derniers, et plusieurs des derniers seront les premiers ». Notre solitude rejoint la solitude de tant de gens sur la terre. La compenser par un réseau très étoffé de relations ne nous permettrait plus de vivre ce renoncement auquel le Seigneur nous appelle.
Restez en tenue de service
En contraste avec Luc 17, 7-10, nous trouvons une autre parabole qui semble en opposition avec la première, c’est celle toujours en saint Luc de 12, 35-38 :
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! »
Je ne sais pas si vous êtes des gens du soir ou du matin, mais si vous êtes comme moi des gens du matin, cette parole de Jésus n’a a priori rien de réjouissant ! Me demander de veiller jusqu’à minuit, non merci, mais à 3h du matin, de toute façon je ne tiendrais pas jusque là ! Je remercie le Seigneur de ne jamais avoir été envoyé en mission en Espagne… où les réunions pastorales commencent à 22h et se terminent aux petites heures… Je préfère le Vietnam où il faut se lever à 4h30 du matin mais où l’on peut aller se coucher tôt ! Mais la parabole en Luc 12, 35-38 rappelle un élément essentiel de notre engagement : il n’y a pas d’esprit de service sans dépassement de soi, sans persévérance, sans fatigue. Certes, il faut se connaitre et parfois accepter ses limites, mais si elles ne sont jamais dépassées, si nous restons toujours dans notre zone de confort, ou si nous dosons toujours notre effort, plus prompts à en faire moins qu’à en faire plus, qu’en est-il de notre générosité ? Nous connaissons tous de ces religieux qui vivent la bonne vie, peu enclins au travail. Parfois nous mettons nous aussi des limites à notre engagement, en faisant fi de ce que Dieu ou nous frères et sœurs attendent de nous.
L’attente du maitre à son retour de noce est motivée par notre espérance que Dieu voit ce que nous faisons, que tôt ou tard, Il revient vers nous. Notre fierté vient de notre joie à faire la volonté de Dieu. Le fait que le maitre finisse par nous demander de prendre place à table (alors que peut-être nous sommes déjà morts de fatigue et avons plus besoin de sommeil que de nourriture !) ne fait que montrer ce dont nous sommes si souvent témoins dans notre vie de tous les jours, à savoir que lorsque nous sommes généreux, nous trouvons toujours autour de nous des gens qui, touchés par notre générosité, se rendent disponibles pour prendre sur eux une part significative de notre engagement. Alors, c’est à notre tour, avec étonnement et gratitude, de les remercier pour leur propre générosité…
Trois mouvements spirituels
Alors qu’en est-il de notre vécu comme serviteurs et servantes ? Les trois passages de l’Evangile sont-ils contradictoires ? Je pense qu’ils sont plutôt liés à trois mouvements spirituels dans notre vie : la consolation – la désolation – et de nouveau la consolation ! Ou pour reprendre le thème d’aujourd’hui : de l’utilité à l’inutilité vers une disponibilité toute décentrée de nous-mêmes.
Il est frappant de voir qu’en début de chemin spirituel, nous avons besoin de reconnaissance. Et il est bon de faire mémoire de cette reconnaissance et des moments de désolation et consolation qui ont jalonné notre vie religieuse.
- Le combat pour entrer dans la vie religieuse et les étapes ultérieures d’engagement:
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- La non-reconnaissance par certains de notre désir de nous consacrer… Tu es complètement fou ! Tu ne te rends pas compte de la bêtise que tu es entrain de faire ! Certains ont voulu nous décourager dans notre cheminement vocationnel et nous-mêmes, nous avons eu des doutes sur notre capacité à suivre le Christ et la pertinence de l’appel à la vie consacrée dans nos vies, et malgré ce manque de soutien, nous avons tenu bon et dis notre oui au Seigneur. (la désolation, l’inutilité)
- La reconnaissance de la valeur de nos combats : d’autres au contraire nous ont conforté dans notre cheminement et nous ont assuré que ce que nous vivions, même dans nos combats, même dans nos incohérences et notre difficulté à dire oui au Seigneur, que tout cela était déjà reçu avec reconnaissance par Dieu qui connait notre générosité et notre désir de le suivre. (la consolation, l’utilité)
- La reconnaissance lors des engagements au long de notre parcours de formation : aspirant, postulant, noviciat, premiers vœux, renouvellement, vœux perpétuels. Dans toutes ces étapes, nous avons vu y voir la fidélité de Dieu à notre égard et la célébrer mais aussi nous réjouir de la nôtre. Nous étions fiers de dire oui au Seigneur et cette fierté était légitime et joyeuse ! (la consolation, l’utilité)
- Le sens de l’engagement dans telle ou telle congrégation.
Nous ne sommes pas entrés dans une congrégation sans fierté ni sans joie. La mission de la congrégation, nous la trouvons pertinente, et combien pertinente encore plus que toutes les autres congrégations à notre petit niveau… Dieu me veut ici, c’est ici que je porterai du fruit ! Et il faut que ce fruit soit visible ! La première « utilité » de la vie religieuse, c’est qu’elle nous apporte quelque chose personnellement : un désir de sens, de plénitude, une capacité à nous faire grandir, mûrir, à exprimer notre générosité d’une manière ou d’une autre !
- Le désenchantement !
Nous avons découvert progressivement que notre congrégation a ses faiblesses et qu’elles sont réelles et nombreuses ! Non sans peine, nous avons compris que la vie religieuse n’est pas synonyme de chemin de générosité magique ! Nous avons pris conscience que la vie religieuse peut nous mener vers le Paradis ou l’enfer ! Les scandales dans l’Eglise nous rappellent d’ailleurs qu’un mauvais discernement et de mauvais choix peuvent mener à un enfer pour soi ou pire encore pour les autres. En cela, notre vocation ne diffère pas de celle de nos frères et sœurs, notamment dans le mariage !
- Notre charisme est-il pertinent pour le monde d’aujourd’hui ? Sa pertinence est-elle liée à sa pérennité et au nombre de vocations dans nos communautés ?
Certains disent que le monde change et qu’à ce titre, le fait que les congrégations apparaissent et disparaissent est lié à une époque en particulier. C’est vrai que les congrégations fondées pour racheter les esclaves ou prendre la place dans les galères sont liées à une réalité historique qui n’existe plus. Aujourd’hui, nous observons que bien des engagements initiés par les congrégations religieuses, tel l’enseignement et les soins de santé, sont repris par les laïcs. Est-ce un pis-aller ou une continuité, fruit de l’Esprit Saint ? Le proverbe nous dit avec raison : « Comparaison n’est pas raison ». Faut-il se réinventer pour renaitre ? Personnellement, je ne me satisfais pas trop de la réponse suivante: « Nous disparaissons parce que notre présence est peu pertinente pour le monde d’aujourd’hui ». Moi qui suis missionnaire, je reste persuadé que la vie missionnaire a toujours sa pertinence. J’ai côtoyé les sœurs en orphelinat et en hôpital et je constate que la qualité de leur engagement est irremplaçable. Alors, c’est un paradoxe dur à accepter : les missions de nos congrégations sont toujours pertinentes mais les ouvriers sont peu nombreux. Je dirais comme je l’ai fait moi-même : « Si personne ne répond, moi, Seigneur, je répondrai et tant pis si je suis le seul ! (mais donne-moi quand même des frères et des sœurs sur ma route pour m’encourager sur mon chemin !) »
- La réappropriation du charisme par les nouvelles générations, une tendance qui peut nous préoccuper…
Le Charisme n’est pas immuable et c’est tant mieux. Certes, il y a une tension entre fidélité et créativité et il faut faire attention à ne pas aller vers le PPDC comme on disait à l’école (le plus petit dénominateur commun), c’est-à-dire à réduire les exigences de la vie communautaire sous prétexte que nous venons d’horizons différents et que nous ne voulons rien imposer à personne. La vie consacrée se doit d’être exigeante et cette exigence n’est pas seulement personnelle, elle est aussi communautaire ! Mais le monde change, les générations aussi et donc la manière de vivre la vie consacrée évolue. Je vois que dans ma congrégation l’internationalisation a amené une perte d’identité commune (on a moins de racines en commun) mais cette internationalisation est aussi un fameux témoignage de vie fraternelle universelle. Parfois le défi de la communion nous fait nous sentir impuissants, mais ne gommons pas tous les efforts que nous produisons où nous nous associons à la Croix du Christ et toutes les joies de vivre ensemble que nous récoltons…
- L’appel à la fidélité, coute que coute… « Annoncer l’Évangile, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi, si je n’annonçais pas l’Évangile !» (1 Co 9, 16)
Saint Paul nous rappelle que la mission n’est pas d’abord à justifier à partir de son utilité. Elle a quelque chose d’impératif, qui s’impose à nous, un caractère un peu irrationnel mais tellement essentiel ! Il y a derrière cela une utilité missionnaire qui ne nous est pas pleinement dévoilée. Nous ne savons pas le nombre de gens que nous touchons par notre manière de vivre et notre mission concrète et nous n’avons pas à nous en préoccuper. C’est Dieu qui est la source de notre fécondité et cette recherche de sens importe moins que notre confiance en Dieu et notre désir de le service comme ceux qui ne font que leur devoir. A la racine, il y a là un esprit de service qui touche à la modestie et à la simplicité. Je fais les choses, et je ne désire pas que l’on mette le phare sur moi… C’est le Christ qu’il faut regarder et pas moi !
- L’exemple du Christ, une inutilité apparente qui rejaillit en vie éternelle
Dans la vie du Christ, comme dans la nôtre, il y a sans cesse cette expérience de l’échec de la mission. Je pense aux dix lépreux, à Judas, aux apôtres qui au moment où Jésus annonce sa Passion discutent de savoir qui est le plus grand ou se querellent pour savoir de qui est la faute parce que personne n’a pensé à prendre à manger. Toutes ces épreuves, toute cette passion du Christ trouve son sens comme préparation de sa Passion et de sa Résurrection. On ne devient pas fécond sans passer par l’expérience de l’échec apparent de notre mission. La charité doit nécessairement nous bousculer et nous pousser parfois à expérimenter la fatigue et l’inutilité. Sans cela, il n’y a pas de résurrection possible. Et c’est le Père qui donne la vie à son Fils ; le Fils se reçoit de lui quand tout semble perdu. Alors n’ayons pas peur de nous mettre dans les pas du Christ et de recevoir notre utilité, notre fécondité de Dieu-même et cela nous suffit ! Merci à chacun d’entre vous pour votre inutilité qui fait tant de bien à notre Église et à notre monde et au Cœur de Jésus !
















