70 ans de la catastrophe du Bois du Cazier – Messe en mémoire des victimes
7 août 2026
Introduction à la messe
Chers frères et sœurs, c’est avec une profonde émotion que je célèbre cette messe au Bois du Cazier. Il y a exactement un an, jour de la commémoration de la catastrophe, je me trouvais à Quadri, un petit village de la région des Abruzzes. En tant que seul Belge présent, j’ai été profondément touché de participer à ce moment de mémoire, ponctué de témoignages, d’un spectacle théâtral réalisé par des jeunes et d’un temps de prière.
En Italie aussi, personne n’oublie les victimes de cette catastrophe et l’on honore leur mémoire. 70 ans depuis la catastrophe, cela semble loin, et pourtant, il y a peu j’étais assis en face d’une dame âgée qui me disait : « Mon papa était mineur, il est mort à 52 ans ». Faire mémoire est un élément essentiel de notre humanité. Nous faisons mémoire pour honorer ceux qui nous ont donné la vie, ou donné la vie à nos parents ou grands-parents pour les plus jeunes. Nous faisons mémoire aussi pour tirer des leçons des erreurs du passé et travailler à un monde plus juste pour tous.
Notre monde d’aujourd’hui ne se serait pas fait sans les sacrifices de nos ainés, mais nous le savons, et le combat pour la prospérité de tous et non pas d’un petit nombre dépend de politiques courageuses au niveau global mais aussi de notre propre solidarité et attention aux marginalisés de notre époque. Puissions-nous vivre dans la dignité et travailler à celle de nos frères et sœurs. Et au début de cette eucharistie, reconnaissons que notre intérêt personnel et nos plaisirs superflus se font trop souvent au détriment des autres.
Homélie
Chers frères et sœurs,
il y a un an, nous avions la joie d’avoir un nouveau pape, il s’appelait Robert Prévost, mais il a changé son prénom comme le font tous les nouveaux papes, pour celui de Léon, Léon XIV. Savez-vous pourquoi il a pris ce nom ? Pour deux raisons qui nous parlent aujourd’hui.
D’une part, Léon était le plus fidèle des compagnons de saint François. Or, le pape François, prédécesseur du pape Léon avait voulu prendre le nom de François pour rappeler à l’Eglise et à la société en général que le bonheur se trouve non dans une prospérité effrénée, mais dans la sobriété et le détachement de tout pour se centrer sur le seul Bien, celui de la recherche de Dieu. Le pape Léon voulait ainsi montrer à l’Église et au monde qu’il cherche à continuer à vivre selon cet esprit de simplicité, de proximité avec les pauvres, lui qui a été prêtre et évêque dans un diocèse très pauvre d’Amérique Latine pendant 20 ans.
Le deuxième motif du choix de « Léon » comme nouveau prénom est en hommage à un tout grand pape du XIXe siècle, le pape Léon XIII. C’est le premier pape à avoir écrit une encyclique sociale, c’est-à-dire un document écrit par le pape lui-même sur la question du travail, de la propriété, des droits et devoirs des travailleurs et des patrons. En 1891, le pape Léon XIII écrit notamment la chose suivante : « Les patrons ne doivent pas traiter l’ouvrier en esclave, mais respecter en lui la dignité de l’homme. […] Ce qui est honteux et inhumain, c’est d’user des hommes comme de vils instruments de profit et de ne les estimer qu’en proportion de la vigueur de leurs bras. […] Exploiter la pauvreté et la misère et spéculer sur l’indigence sont des choses que réprouvent également les lois divines et humaines. »
135 ans plus tard, le pape Leon XIV dans son encyclique « Magnifica humanitas » reprend les mêmes questions sociales en les adaptant au monde moderne, à l’ère du numérique. Il dénonce ce monde numérique dont nous sommes tous consommateurs mais aussi souvent victimes soit à cause de notre dépendance à eux, soit à cause d’un monde technologique qui dévalorise nos compétences humaines et techniques.
Derrière ce confort numérique se cache aussi le travail des mineurs qui doivent extraire les métaux rares pour fabriquer nos ordinateurs, nos smartphones, nos voitures bourrées d’électronique. « On ne saurait vanter le monde du numérique en détournant notre regard de la boue et de la souffrance des puits de mine d’où sont tirés leurs composants matériels. Ignorer le sort des travailleurs exploités à l’autre bout du monde pour extraire la matière de nos technologies constitue un péché structurel de complicité numérique. La dignité humaine est universelle ou elle n’est pas ; elle ne s’arrête pas aux frontières de l’opulence technologique. » Il suffit de regarder les conditions d’extraction des métaux rares dans le monde, et leur impact sur la santé et la sécurité des travailleurs et le problème de la pollution qu’ils engendrent pour voir que la dureté de vie des travailleurs et l’exploitation par les plus riches n’a pas changé depuis la révolution industrielle au début du XIXe siècle.
Mais nous, que pouvons-nous faire à notre niveau ? Parfois nous sommes tentés d’évoquer la fatalité. « De toute façon, le monde est ainsi et nous ne pouvons rien faire. » Je pense que nous pouvons en réalité, à notre échelle, travailler sur trois pôles de résistance à ce monde de surconsommation : (1)la sobriété, (2) le refus d’un profit recherché indépendamment des conséquences sur notre propre vie et celle des autres, et enfin (3) la solidarité.
Vivre une vie sobre est possible et même essentiel pour notre bonheur. S’offrir un extra de temps en temps fait du bien à tout le monde, quand on le peut. Mais vivre toujours dans le luxe et s’y complaire n’apporte pas le bonheur. La richesse, loin d’apporter le bonheur, engendre son lot de souffrances. Il n’y a qu’à voir les tensions qui naissent au moment des héritages familiaux.
Rechercher le profit sans faire attention à l’équilibre de vie et aux conséquences sur la vie des autres, c’est aussi ne pas se respecter soi même ni les autres ni même Dieu.
Enfin, vivre la solidarité est une exigence que peu mettent en pratique. Si je peux m’acheter une voiture à un certain standing, pourquoi ne puis-je pas partager quelques centaines ou milliers d’euros par an pour des causes proches ou lointaines ? Si j’achète tous les jours ou toutes les semaines des billets de Lotto, ne pourrais-je pas sacrifier de temps en temps l’un ou l’autre billet pour en faire don pour des gens qui en ont vraiment besoin ? Si j’ai de l’argent pour des produits cosmétiques, pour la salle de sport et des sorties, pourquoi n’ai-je pas un budget pour les gens moins chanceux que moi ?
La foi, mes amis, nous permet de donner de la valeur à ce qui est essentiel et de nous éloigner du luxe et de la superficialité. Où comme le disait déjà saint Basile de Césarée au IVe siècle : « À l’affamé appartient le pain que tu gardes, à l’homme nu le manteau que tu conserves dans tes coffres, au va-nu-pieds la chaussure qui pourrit chez toi, au besogneux l’argent que tu conserves enfoui. Ainsi tu commets autant d’injustices qu’il y a de gens à qui tu pouvais donner. » Puissions-nous travailler à un monde plus juste, nous qui un jour serons jugé sur la manière dont nous avons pris soin de notre prochain.
Amen.
















