L’idolâtrie, un concept pas si anachronique que ça…
On pourrait penser que l’idolâtrie est une tendance révolue dans nos sociétés «modernes». Pourtant, si les idoles ont en partie changé, l’attachement aveugle et asservissant est encore bien présent dans le cœur de l’être humain.
Pour la deuxième journée de la session 2026 de formation permanente destinée aux acteurs pastoraux du diocèse de Tournai, le programme était tout aussi dense que la veille. On y a ainsi évoqué le corps sacralisé de Jésus, le déplacement des idoles religieuses vers des idoles beaucoup plus terre à terre comme la politique et la technique, le besoin humain d’adoration. Mais aussi l’usage dévoyé qui a pu être fait de l’interdit de l’idolâtrie, en totale contradiction avec le message profond de l’Évangile.
La tentation de figer Jésus
C’est Xavier Gué, prêtre du diocèse de Tours, théologien, enseignant et chercheur à l’Institut Catholique de Paris, qui ouvre le feu. S’arrêtant sur la sacralisation du corps de Jésus, il montre aussi les effets collatéraux non désirables qui peuvent découler des interprétations de tous les grands dogmes. Jésus devenu «Homme-Dieu» avec le Concile de Nicée en 325, qui adore-t-on alors vraiment? Le Christ lui-même ou une représentation de son corps par les hommes?
Pour le théologien français, le corps de Jésus tel que les Évangiles nous le présentent ne peut pas être sacralisé: «Les récits parlent d’un corps vivant, guérissant, enseignant, compatissant, mangeant et buvant, pleurant, priant, souffrant. Ils ne se donnent pas la peine de brosser le portrait de Jésus. Si les lecteurs de ces récits rencontraient Jésus, ils ne pourraient le reconnaître qu’à ses attitudes. Sa singularité ne passe pas par son corps mais par son corps agissant.» Un corps qui meurt, disparaît aux regards dans le tombeau, ressuscite dans une dimension insaisissable et libre, invisible aux hommes.
Un corps qui se fera Église, le corps du Christ: «Le génie pastoral de l’Église a été de répondre à la demande des fidèles, en suspendant la disparition du corps, en leur permettant de voir l’invisible. L’Église retient ce corps pour qu’il ne disparaisse trop vite au regard des fidèles, et en cela le sacralise.»
Les moyens au-dessus de la fin?
Pasteure de l’Église protestante, diplômée de l’Institut d’études politiques de Lyon, Laurence Flachon décortique la pensée de Jacques Ellul, juriste, philosophe, sociologue et théologien protestant libertaire. Disparu il y a un peu plus de 30 ans, Jacques Ellul avait tenu à montrer comment la société moderne n’était pas moins religieuse qu’avant mais l’était autrement, en «déplaçant» les idoles.
Dans un exposé passionnant, Laurence Flachon détaille d’abord l’idolâtrie technique: «La technique n’est pas seulement une machine, c’est une structure, qui recherche en toute chose la méthode la plus efficace, n’interroge pas la finalité. Elle devient idolâtrique lorsque l’efficacité cesse d’être un critère parmi d’autres mais est le critère suprême: les aspects éthiques et spirituels sont marginalisés.» Et cette admiration technicienne pénètre les institutions (y compris les Églises), la gouvernance, les écoles,… «L’Homme croit se servir de la technique alors que c’est lui qui la sert, et cette inversion est au cœur de l’idolâtrie.»
Une réponse à la vulnérabilité et à l’angoisse
On ne se demande plus si quelque chose est nécessaire mais simplement est possible. Le système technique se développe par lui-même, sans sujet humain souverain. Et la technique en vient à imposer sa propre logique aux autres sphères comme la morale, le droit, la culture, peut-être la religion,… «Nous attendons de la technique qu’elle répare nos fragilités, compense nos peurs, garantisse la vie. Elle répond à une angoisse profonde, donne à l’être humain l’impression de ne pas être livré à sa vulnérabilité.» Laurence Flachon interroge: devons-nous faire tout ce que nous pouvons faire, accepter toute innovation au nom de l’efficacité?
Quand elle s’arrête sur l’idolâtrie politique, la conférencière nous met aussi face à nos responsabilités: «En tant que chrétiens, nous devons prendre le politique au sérieux mais le relativiser, nous devons agir dans le monde mais ne pas attendre du monde notre salut. Nous avons un rôle de levain, nous devons faire entendre une différence.» Et de conclure avec les mots d’Ellul: peut-être pouvons-nous aujourd’hui entendre l’interdit biblique en refusant que nos œuvres ne deviennent nos maîtres.
L’idolâtrie, une justification de l’injustifiable
Luis Martinez-Saavedra est théologien, marié et père de trois enfants. Référent pastoral dans une paroisse du Grand-Duché de Luxembourg, il est aussi professeur au Centre international Lumen Vitae depuis 2004. Lorsqu’il était au Chili, il était professeur de théologie fondamentale et de christologie.
Cet auteur de plusieurs ouvrages sur la théologie latino-américaine fait passer à l’assemblée un long moment –sans concessions– aux 15e et 16e siècles, avec la conquête du continent américain par les Espagnols. «L’implantation de l’Église a été cruelle. Les peuples autochtones ont vu leur cosmos disparaître et ils ont été réduits en esclavage, ils ont dû accepter la culture et la religion des conquérants.» Il faudra attendre 1537 et la bulle du pape Paul III pour que les Indiens d’Amérique soient reconnus comme des êtres humains ne pouvant être soumis à l’esclavage.
Pour justifier la conquête brutale, les conquistadors invoquent l’idolâtrie, les sacrifices humains et le cannibalisme pratiqués par certains peuples indigènes. «Le cannibalisme va marquer les esprits européens et donner l’image d’une terre pleine de cannibales pour justifier une guerre ‘juste’. Certes les sacrifices humains et le cannibalisme existaient, mais les conquérants espagnols ont sacrifié bien plus d’autochtones au nom de la cupidité que ceux-ci n’ont effectué de sacrifices.»
Dire un Dieu bienveillant
Au milieu de cette invasion aveugle et destructrice, le conférencier souligne le réel effort d’inculturation de certains missionnaires, avec l’intégration de la culture indigène dans certains chants, la protection des populations locales, le rejet d’une guerre menée pour s’approprier des terres et le refus du recours à la force pour l’évangélisation. Ce qui vaudra à une part d’entre eux d’être expulsés du Nouveau continent…
Luis Martinez-Saavedra élargit ensuite son propos à quelques enjeux théologiques bien actuels pour contrer l’idolâtrie: rester critique devant les discours sur Dieu et la religion, refuser que les religions soient détournées à leurs propres fins, penser une évangélisation en ligne avec les signes des temps, bâtir une Église prête à répondre au cri de la terre et à la clameur des pauvres. «Les déplacements qui s’imposent à la mission de l’Église aujourd’hui sont des impératifs inéluctables pour rester cohérents. Nous devons nous laisser féconder par la Parole de Dieu et risquer une parole prophétique car Dieu est bienveillant, Il veut que tous les hommes soient sauvés et aient la vie en plénitude.»
Un appel à la fraternité
C’est à l’abbé Paul Scolas, qu’on ne présente plus, qu’est revenue la difficile mission de conclure ces deux journées très denses. Pour celui qui a enseigné la théologie dogmatique de nombreuses années au Séminaire de Tournai et à la Faculté de théologie de l’Université catholique de Lille, et qui est aujourd’hui encore professeur à l’Institut Supérieur de Théologie du diocèse de Tournai, derrière la question de l’idolâtrie se situe un enjeu intimement lié au fait de croire en Dieu. En qui croyons-nous, en qui mettons-nous notre confiance? Cela touche au mystère de Dieu, dont nul n’a fait le tour, et à notre propre mystère.
La Bible nous présente un Dieu qui parle, dont on ne peut pas voir la face mais qui n’est toutefois pas un Dieu dont on ne peut rien connaître. «L’Humain ne peut pas créer d’image de Dieu mais il peut l’écouter. Dieu n’est pas sans voix, et Il crée par sa parole des êtres autres que lui. Il offre des chemins de libération. L’image de Dieu est inséparable du frère le plus humble et même de l’ennemi.»
Pour Paul Scolas, parler d’idolâtrie est encore très actuel car beaucoup de mécanismes typiques de la religion se retrouvent dans notre société moins «désenchantée» que ce que l’on croit: «C’est un besoin humain de faire confiance.» Mais l’idolâtrie est plus une question de comportement que de croyance. «Aujourd’hui, on assiste parfois à un enrôlement des religions à des fins de propagande politique, c’est un détournement éhonté de l’Évangile, et une parole courageuse est nécessaire.»
L’enjeu de cet interdit d’idolâtrie est de nous pousser à vraiment faire place à l’altérité, l’altérité d’un Dieu que l’on ne voit pas et celle de frères et sœurs que l’on voit, même ceux qui ne nous veulent pas du bien. «Ce qui se joue dans la question de l’idolâtrie n’est jamais achevé. C’est une interrogation lancée par Dieu lui-même et qui est garante de la vérité d’une ouverture vitale à l’Autre.»
Agnès MICHEL
Les acteurs pastoraux et l’interdit de l’idolâtrie (compte-rendu de la 1ère journée de formation)


















