31e journée pastorale: l’IA, une aide pour mieux servir?
Ce jeudi 29 janvier 2026, l’auditoire Montesquieu de Louvain-la-Neuve affichait plus que complet pour la 31e journée pastorale. Organisée conjointement par la Faculté de théologie de l’UCLouvain et les services des diocèses francophones de Belgique, cette rencontre a plongé les nommés pastoraux au cœur d’une thématique incontournable: «Apprivoiser l’intelligence artificielle pour mieux servir». Retour sur une journée dense.
«Au commencement était…?» Lorsque la question est posée à une assemblée chrétienne, la réponse est instinctive: «le Verbe». Mais lorsqu’on pose la même question aux intelligences artificielles génératives, la réponse relève de la probabilité statistique. C’est sur cette introduction, teintée d’humour, que la journée a débuté.
Dans une salle où se mêlaient évêques, dont Mgr Terlinden, prêtres, laïcs engagés et nommés pastoraux, un sondage interactif a d’emblée pris le pouls de l’auditoire. L’IA est déjà là. Si 12% des participants affirment ne jamais l’utiliser, 61% s’en servent occasionnellement et 27 % quotidiennement. Les sentiments, eux, oscillent entre une curiosité majoritaire et des pointes d’angoisse ou de sidération. Personne n’est indifférent.
Imitation ou compréhension?
Pour démystifier le sujet, le professeur Stipe Odak (UCLouvain) a ouvert la matinée en rappelant que l’IA n’est pas née avec ChatGPT il y a deux ans. De la machine Enigma déchiffrée par Alan Turing durant la Seconde Guerre mondiale aux réseaux actuels, l’évolution est fulgurante mais les principes demeurent mathématiques.
Stipe Odak a illustré la différence fondamentale entre l’humain et la machine. L’IA fonctionne sur un modèle «connexionniste»: elle n’est pas un expert qui sait, mais un système capable de prédire le mot suivant le plus probable dans une phrase, un peu comme on apprendrait à répéter une séquence de couleurs (rouge, bleu, jaune, vert) sans comprendre le sens profond des mots.
«L’IA est capable d’imiter le langage, mais imiter n’est pas comprendre», a souligné le professeur. Cette technologie, aussi impressionnante soit-elle, capable de battre un champion de Go par un mouvement créatif inattendu, reste une boîte noire dont nous peinons parfois à interpréter les chemins internes. Cela pose la question de la délégation. Pouvons-nous confier des tâches pastorales ou éthiques à une machine dont nous ne maîtrisons pas totalement la pensée algorithmique?
Du «faire sans comprendre» à l’entropie du savoir
Prenant le relais, le professeur Pierre Giorgini (UC Lille) a élevé le débat vers les sphères philosophiques et anthropologiques. Selon lui, nous vivons une révolution épistémologique majeure. Nous entrons dans l’ère du «faire sans comprendre». Les modèles fonctionnent, les résultats sont là, mais l’explication causale nous échappe souvent.
S’appuyant sur la pensée de Bernard Stiegler, Pierre Giorgini a mis en garde contre le risque d’entropie du savoir et de l’attention. À l’image d’une goutte d’encre qui perd sa singularité en se diluant dans un verre d’eau, notre connaissance risque de s’uniformiser et de s’appauvrir au contact d’une IA qui lisse la pensée.
«C’est du Canada Dry», a-t-il lancé avec humour. «Ça a l’odeur du whisky, la couleur de l’alcool, mais ça n’est pas de l’alcool. C’est ça l’intelligence artificielle.»
Quelle posture adopter?
Alors, faut-il avoir peur? «La peur n’évite pas le danger», a rappelé Pierre Giorgini. L’enjeu pour les chrétiens n’est pas de rejeter l’outil, qui offre des opportunités réelles (gain de temps administratif, nouvelles formes de créativité, avancées scientifiques), mais de cultiver une robustesse humaine et spirituelle.
Les défis éthiques sont nombreux: préserver l’authenticité de la relation pastorale, protéger l’intimité spirituelle, et ne jamais laisser l’efficacité technologique remplacer la rencontre réelle. Comme l’a souligné l’introduction de la journée, apprivoiser l’IA, c’est transformer nos méthodes en gardant notre finalité: annoncer l’amour de Dieu.
De la théorie à la pratique
L’après-midi a marqué le passage de la réflexion à plus de pratique en offrant des ateliers adaptés à la diversité de l’assemblée. Que l’on soit grand débutant cherchant à comprendre les rudiments de l’outil ou utilisateur avancé.
Au cœur des échanges, la mission pastorale a été passée au crible des algorithmes: peut-on, et comment, s’appuyer sur l’intelligence artificielle pour préparer une homélie ou dynamiser la catéchèse? Au-delà de ces applications, les ateliers ont invité à explorer la nature de nos interactions avec la machine, en apprenant l’art de converser avec elle. Mais aussi en osant des questions plus profondes. Comme la capacité de l’IA à formuler un discours sur l’identité de Dieu. Enfin, pour ne jamais perdre de vue la boussole chrétienne, un atelier a creusé les enjeux éthiques soulevés par ces technologies.
Luca Marciano
Vicariat de Bruxelles

















