Mesvin: une journée pour rebooster la solidarité
Parfois, l’état du monde nous décourage. Conflits armés, violence, replis identitaires, changement climatique, décisions politiques brutales: comment faire face à cette vague de mauvaises nouvelles? Comment ne pas baisser les bras? En créant du lien. Pour résister ensemble.
«Notre monde bascule»: c’est sur ce constat sans concessions qu’a commencé la journée de formation organisée conjointement par le diocèse de Tournai, Entraide & Fraternité/Action Vivre Ensemble et Caritas Hainaut à la maison de Mesvin, le jeudi 21 mai 2026. «On voit l’avancée de l’extrême droite, l’Intelligence artificielle qui impacte les relations entre les personnes, le climat qui change», insiste Anne De Smedt, responsable de l’écologie intégrale et de la solidarité dans notre diocèse. Pour résister, rester debout, continuer à œuvrer pour la dignité de tous les êtres humains, «il faut s’associer, collaborer; tisser des liens avec les autres, avec la Création, avec soi-même et avec Dieu».
Dans sa première exhortation apostolique Dilexi te, le pape Léon XIV appelle lui aussi les chrétiens à tisser des liens et à prendre soin des personnes les plus vulnérables. «Mais il n’est pas toujours confortable de sortir de ses relations historiques, de créer des liens avec des personnes avec qui on n’est pas d’accord, de prendre le risque de l’autre», reconnaît Anne De Smedt. Avant de remercier la bonne cinquantaine de participants du jour d’être là et d’avoir accepté le risque de se laisser bousculer.
Ne pas abandonner le terrain
On ne présente plus Christine Mahy, infatigable secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, qui ne cesse de batailler pour défendre le droit au logement, à l’éducation, à la culture ou encore pour dénoncer les mesures les plus dures des différents niveaux de pouvoir de notre pays.
L’état des lieux qu’elle dresse en quelques minutes n’est pas réjouissant. Les bases de la solidarité sont sapées de toutes parts, le CPAS transformé en «mini sécurité sociale», les exclusions du chômage ont des conséquences dramatiques, la situation des demandeurs d’asile empire, le droit du travail est détricoté. Mutuelles, secteur de l’insertion socio-professionnelle, mobilité, gratuité scolaire sont également dans le viseur des politiques d’austérité.
«C’est très important que l’on reste en lien. Face à la radicalité de la violence des autorités politiques actuellement, il ne faut pas laisser le terrain, attendre que ça passe, car cela peut ne pas passer. On ne doit pas être en première ligne tous les matins, mais en étant suffisamment nombreux, on peut toujours être assez pour porter ce combat.» Même si l’on sait que le chemin vers une société plus juste et égalitaire sera long et chaotique.
Personne ne se fait tout seul…
Christine Mahy et son réseau s’insurgent aussi contre la «méritocratie»: «On veut nous faire croire qu’il suffit d’être courageux, que tout dépend de la volonté. Mais personne ne se fait tout seul. Nous voulons aussi démonter certains mensonges, comme celui de dire qu’il n’y a plus d’argent, expliquer que la dette d’un état n’est pas du tout comme la dette d’un ménage et qu’il y a plusieurs façons de la gérer. Les politiques jouent avec un mécanisme de trouille qui paralyse les gens.»
Alors oui, la tentation de laisser tomber peut parfois être grande. Mais pour Christine Mahy, il ne faut pas précéder les désirs de ceux qui veulent faire taire les voix contestataires. Mais il n’est pas non plus question de s’épuiser et il est donc tout aussi important de prendre soin de soi, et de parfois savoir passer le relais.
Chez nous mais aussi ailleurs
Bernard Duterme, qui a travaillé pour Entraide & Fraternité, a été coopérant universitaire au Nicaragua et directeur pendant 20 ans du CETRI (Centre Tricontinental) à Louvain-La-Neuve, prend la place de Christine Mahy pour évoquer lui les inégalités –et plus particulièrement entre le Nord et le Sud– face à la crise écologique.
Pour ce sociologue de formation, la question environnementale est traversée de part en part par les inégalités entre pays occidentaux et pays du Sud. Si les riches polluent plus que les pauvres, ce sont pourtant les pays pauvres qui pâtissent le plus de la crise. Mais les pays riches, s’ils ont sans doute une sensibilité écologique plus développée que dans les régions concernées, rechignent toutefois «à passer à la caisse».
Pressé par le temps, Bernard Duterme survole les innombrables aspects de la crise écologique. On le sent passionné par ce sujet qu’il maîtrise, mais aussi scandalisé par les inégalités et injustices qui en découlent. «Des voix s’élevaient déjà dans les années 60-70 par rapport au système de développement dominant : exploitation des ressources, pollution, mode de production et de consommation non durable des plus riches, conséquences irréversibles. Mais malgré la conscience de la communauté internationale et les alertes régulières, la situation s’aggrave.»
Beaucoup de secteurs minimisent la réalité de la crise écologique pour continuer à faire du profit. «L’actualité fourmille d’exemples de sociétés qui justifient leur fuite en avant, c’est d’un cynisme absolu.» L’écologie divise, oppose ceux qui profitent de l’exploitation des énergies fossiles aux populations locale, «les premiers de cordée aux premiers de corvée». Et on voit aussi des phénomènes de greenwashing, de fausses solutions durement critiquées par le Sud.
Des échanges pour se nourrir
L’après-midi de cette riche journée était consacrée à des ateliers afin de favoriser les échanges –et donc les liens!– entre les participants. On a ainsi pu en savoir un peu plus sur l’exhortation apostolique Dilexi te, qui s’intéresse notamment aux différentes formes de pauvreté, aux réponses de l’Église et à la doctrine sociale de celle-ci, «une des originalités de l’Église catholique», souligne l’abbé Étienne Mayence.
Dans un autre groupe, trois paroissiennes de l’UP de Tertre sont venues présenter l’initiative «Pause Café», née de l’envie d’aller à la rencontre des autres. Sans grands moyens mais avec beaucoup de cœur et d’enthousiasme, l’équipe se rend chaque mercredi au marché de Saint-Ghislain, non loin de Mons. Une tasse de café, un bol de soupe, quelques biscuits: dans l’entrée de l’église, on se retrouve, on s’écoute, on accueille. Et ça marche. Cela fait maintenant plusieurs années que le projet a été lancé. Il y a les habitués, celles et ceux qui viennent briser un peu de leur solitude, les passants occasionnels.
Faire du lien, cela peut donc commencer juste près de chez soi. Et c’est sans aucun doute un moyen puissant de résister aux difficultés du quotidien et aux défis du monde.
Agnès MICHEL

















